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Toujours intrigué de savoir comment sont sélectionnés les albums édités par le « petit » éditeur Ankama, on voit débarquer en ce mois de janvier de sacrés cadors de la BD avec un esprit rock’n’roll qui ne transparaîtra guère sur ce conte issu d’une chanson japonaise. Neige de sang est en effet une vieille histoire écrite par le journaliste geek et artiste touche à toutRurik Sallé, fin connaisseur du Japon où il a vécu. Il apporte ainsi une authenticité palpable dans les planches de ses associés sur ce projet, son ami le scénariste chevronné Corbeyran qui amène dans l’équipage un autre pote, Jef.
Il est plutôt surprenant de voir ces deux grands auteurs transcrire la société rurale japonaise dans ce huis-clos intimiste pas très loin de l’univers de Stephen King. Prenant pour témoin un jeune couple autour de la figure rassembleuse de la tenancière d’auberge, ils vont analyser les réactions classiques des habitants dans la panique de cette nuit blanche bientôt agrémentée de sang. L’alliance du fantastique et du conte tragique japonais est original même si l’on peut s’interroger sur sa pertinence. En effet, l’album propose une agréable progression dramatique mais patine un peu dans le blizzard lorsqu’il s’agit de passer la seconde étape avec l’arrivée des fantômes.
Aussi à l’aise dans les atmosphères et les gros plans que dans les séquences d’action, Jef nous offre une partition sans faute, bien plus inspirée que sa récente Mécanique où il se perdait quelque peu dans les méandres tentaculaires d’une cité infinie. Ici il joue sur les ombres de cette nuit bleutée par la neige et croque d’agréables décors orientaux dans une reconstitution très convaincante. Scénaristiquement parlant l’auteur du Chant des Stryges maîtrise également son sujet, faisant monter une tension psychologique à mesure que les cadavres s’empilent, alors que les habitants se plongent dans une paranoïa à la recherche du coupable idéale. Avec des découpages dynamiques et adaptés, des personnages attachants et un mystère bien tenu, Neige de sang a beaucoup de cordes à son arc.
Le problème c’est bien l’histoire de Rurik Sallé, trop classique pour attirer la tension et dont la fin semble expédiée un peu vite malgré la gestion courageuse du drama. Sans doute un peu court en pagination pour réellement prendre le temps d’installer une atmosphère, on a le sentiment d’avoir lu une fort belle bande-annonce sans réelle implication émotionnelle, faute de temps en compagnie des personnages. Sallé utilise la malédiction ancienne comme un couteau suisse sans justification, l’histoire juxtapose une belle idée de huis clos avec des fantômes qui débarquent sans raison rationnelle. Au moment du choix l’absence totale d’explication laisse un peu sur sa faim. On gardera alors des planches inspirées et l’exotisme du japon 70’s et un optimisme tout oriental. Un album iconoclaste et plutôt élégant faute de convaincre complètement.
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2026/01/26/neige-de-sang/
Ravi de pouvoir à nouveau profiter de certains albums passés à la trappe via le réseau des médiathèques, (séquence lobbying!) formidable Historien avant d'être un scénariste prolifique et déjà auteur d'une remarquable histoire du pétrole, Jean-Pierre Pécau propose une dense et très documentée histoire des dogues qui aura le mérite de la vulgarisation à défaut d'une analyse systémique du phénomène. Compilant de nombreux ouvrages sur le sujet, l'auteur détaille dans son album illustré de manière documentaire (sur des bases photographiques) l'utilisation ancienne des drogues, généralement à titre mystique/religieux ou guerrier.
Les shaman ou les prêtres ont su depuis la nuit des temps se mettre en état de transe et parfois faire participer les fidèles lors de cérémonies secrètes, comme les légendaires Mystères d'Eleusis en Grèce, pour lesquels on a retrouvé des trace d'ergot de seigle, puissant hallucinogène qui donnera à l'époque moderne le LSD. Les armées utilisent également massivement les drogues pour lancer des Berserk vikings dans la bataille ou déborder le front de l'Est français en 1939 par des soldats allemands défoncés et infatigables.
La partie historique est la plus intéressante, en nous rappelant à mesure que l'on se rapproche de notre époque, combien l'action occidentale impérialiste au XIX° siècle reste la source de la grande majorité des maux qui torturent l'humanité aujourd'hui. En visant le profit, l'affaiblissement adverse ou au contraire l'optimisation des capacités martiales, les empires ont créé des marchés, des mafias et des circuits mondiaux de production et de consommation, contre lesquels tels des docteurs Frankenstein ils ne trouvent au final que la prohibition pour tenter d'entraver les effets destructeurs sur les populations.
L'album n'insiste pas sur ce point mais le retour de bâton, notamment aux Etats-unis, est la sources des plus violentes saillies fascistes plaçant la lutte contre la drogue comme prétexte idéal à toute attaque ou répression jugée utile à l'Etat. A peine remplacé par la lutte contre le terrorisme, l'alibi du narcotrafic est depuis longtemps l'argument idéal pour militariser une société et réduire les libertés publiques. De l'anthrax irakien au trafic de Nicolas Maduro, Washington a toujours été très fort pour sortir son joker.
Bourré d'informations, l'ouvrage peine parfois à tisser un fil cohérent, l'auteur semble peiner à synthétiser les mille anecdotes en présentant des situations qui peuvent sembler redondantes. On aurait apprécié un travail analytique plus poussé pour établir une thèse que son précédent travail sur le pétrole éclairait. Reste une plongée chimico-historique dans une part sombre de nos sociétés où l'auteur décortique les récurrences sans se positionner sur un jugement moral.
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2026/01/24/drogue-une-histoire-mondiale/
Ravi de pouvoir à nouveau profiter de certains albums passés à la trappe via le réseau des médiathèques, (séquence lobbying!) formidable ressource qui vous permettra de suivre les suggestions de l’Etagère sans alimenter votre PAL désespérante…
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Guerlain passe ses journées avec son jeune fils dans le manoir familial décoré avec gout. Dandy insomniaque, il profite du temps doucereux en compagnie du formidable enfant qui l’accompagne, en se souvenant de sa jeunesse passée à parcourir les pièces de la bâtisse avec ses trois grandes sœurs. Dans la brume de fatigue qui l’habite il accepte les évènements étranges qui surviennent avec une certaine tranquillité. Pourtant cette présente fantomatique qui semble l’accompagner dans ses odyssées nocturnes commence à l’intriguer. Plus que son fils semble t’il…
Jeune pousse de la BD franco-belge, Gaëlle Grenier a commencé son parcours dans l’Animation, formation ô combien efficace comme vous ne constatez souvent en suivant nos billets. Remarquée sur son album Le jardin, Paris en 2021, elle progresse encore sensiblement dans sa maîtrise graphique en proposant peut-être le plus bel album de l’année passée. Reprenant certains codes du Shojo japonais, elle profite de son histoire de maison hantée pour nous régaler par des décors ciselés et flamboyants et les tenues de son personnage, transformant la BD en un véritable catalogue idéal de haute couture et de style dandy.
Ce qui frappe dans Minuit passé c’est l’esprit parfaitement positif qui refuse la noirceur et l’angoisse auxquels le prédisposait le thème. Si l’insomnie permet d’expliquer le rythme lent et une certaine absence de réaction du personnage principal, elle n’est jamais présentée comme une souffrance, si bien que le scénario peut jouer sur nos propres inquiétudes anticipées pour créer un rythme de suspens vaguement fantastique. Ce qui intrigue c’est plus la situation initiale, ce huis clos où l’on parle de la maman et des trois sœurs, où certaines conversations se passent au téléphone mais où jamais les deux uniques acteurs ne semblent trouver à redire à ce temps arrêté. Le simple fait de ne pas disposer d’informations de contexte suffit à créer le mystère. Fascinant.
Très simplement monté, l’album propose une partie de présentation avant un flash-back montrant l’enfant de Guerlain avec ses sœurs dans le manoir, pour conclure dans une troisième partie sur la révélation concernant l’interrogation majeure: hantée ou imaginée la maison? On trouve par moment certains aspects des albums de Timothée Le Boucher, l’angoisse en moins. Gaëlle Geniller parvient à enivrer les sens dans une poésie graphique où tout un tas de figures symboliques proposent des pistes de lecture ouvertes qui flattent l’imagination du lecteur et montrent que l’on peut créer du soft thriller parfaitement efficace. Une excellente conteuse en plus d’une brillante graphiste.
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2026/01/23/minuit-passe/
La conclusion de cette belle et surprenante trilogue qui aura su trouver une originalité dans un sous-genre éculé est a minima frustrante si elle n’est pas tout simplement ratée. Quel dommage!
En optant pour un format en trois volumes publiés la même année les auteurs et l’éditeur faisaient le pari du teasing propre aux séries tout en conservant les largesses du format. On ne pourra alors pas opter pour un raccourcissement du projet pour cause de ventes insuffisantes. Pourtant on ne peut qu’avoir le sentiment d’une affreuse précipitation quand cette vaste machination multi-séculaire se termine vulgairement par un affrontement entre Baitals et prêtresses de Durga résolu sur une double page, l’ensemble de l’intrigue étant expédiée en seulement quatre pages, juste après la première confrontation entre Kundan et son adversaire. Énorme gâchis que ne compense pas une fin énigmatique et potentiellement ouverte.
L’album en lui-même se déroule agréablement sur le même ton des précédents, alternance de superbes planches lumineuses entrecoupées de surgissements d’ultra-violence qui lorgnent volontairement vers l’extravagance des visages dès lors que les vampires interviennent, comme un rappel de l’iconographie traditionnelle hindou très caricaturale. Quelque peu bloquée dans une construction inéluctable, la progression narrative se place dans les pas des dernières révélations sur la jeunesse de l’affreux. Maintenant que le mystère est dissipé on aurait aimé que la scénariste instille quelques doutes sur les motivations de Kundan et la violence qu’il a du subir. Las, on reste sur un certes charismatique mais terriblement monolithique méchant.
On concluera ce billet en rappelant le plaisir sincère de la lecture de cette série que seul la chute très précipitée limite en matière de notation. Nouvelle série énigmatique qui laisse penser qu’un auteur est capable de perdre tous ses moyens lorsqu’il s’agit de conclure sa création.
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2026/01/19/kundan-3-3-crepuscule-indien/
Tony Valente avait prévenu qu’il se préparait à développer le prolifique univers de Radiant. Le dernier tome de la série mère a pile un an et le second volume de Cyfandir chronicles (narrant les aventures des apprenti-chevaliers-sorciers) sort son second volume. Le risque d’élargir une grande série BD est celui bien connu des comics, celui de perdre le lecteur classique pour se réserver aux fan hard-core. Radiant lui-même nous laisse depuis de nombreux tomes circonspects sur la possibilité pour son auteur de refermer les mille et une portes ouvertes vers le Sidh… Ca tombe bien puisque la nouvelle série Fabula Fantasia propose de nous raconter la naissance du fameux Patrem inquisiteur, le créateur de l’Inquisition, à une époque reculée où la magie inondait le Pharenos.
La surprise vient d’une intrigue qui démarre en plein cœur de l’action avec un jeune paysan en sabots qui se fritte à coups de bourre-pifs magiques avec un puissant dragon avant de plonger dans une dimension où les légendes du monde réel créent réalité alternative. Outre son dessin toujours aussi brillant, Tony Valente a toujours recherché la facétie dans l’attitude de ses personnages et un jeu imaginaire avec ses lecteurs dans la mécanique de ses univers. Il peut ainsi laisser son nouveau héro alimenter les racontards sur untel et faire bruisser une rumeur qui deviendra très concrète de l’autre côté. Sans perdre de temps il manipule également son lecteur par des aller-retours avec le passé. Ce mystérieux paysan déjà si puissant devient très intéressant à suivre, accompagné d’une monture empruntée à Miyazaki et aux chèvres des alpages, plutôt délirante.
On termine ce premier volume franchement enjoué en retrouvant la fraîcheur de Radiant, et si l’enjeu reste pour l’heure un peu brumeux et sans grande tension, l’action pure et le rythme toujours aussi généreux laissent anticiper une bien belle série parallèle. Et on ne demandera pas à l’auteur comment il compte avancer deux manga aussi riches sans faire marner un public devenu exigeant…
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2026/01/17/fabulafantasia-great-trailer3-towerdungeon2/
Cet album permet à nouveau de questionner le travail de Sylvain Runberg et de l’éditeur Daniel Maghen dont les parutions semblent de moins en moins déterminées par les qualités intrinsèques des projets que par de simples envies. Pour le premier j’observe une qualité à la baisse de ses scénarii et sur cette nouvelle collaboration avec son collègue d’On mars une grande faiblesse des dialogues, peut-être à mettre en lien avec la volonté d’humour, exercice difficile. Plus gênant, la structure de l’album, disposant d’un format généreux, est d’une feignantise sans nom: aucune mise en place de l’univers (pourtant travaillé), stagnation abyssale de trois personnages dont un légionnaire inutile et ridicule, révélations capilotractées qui font pschitt faute d’avoir installé des enjeux dramatiques. Bref, le sentiment d’avoir un scénario de débutant. Venant de Sylvain Runberg on optera plutôt pour un manque d’inspiration ou une accumulation gourmande de projets trop peu travaillés.
Concernant l’éditeur, les qualités de ses albums sont fréquemment critiquées par les lecteurs alléchés par de très belles planches, faisant dire à beaucoup que la nature des projets reste celle de vendre des originaux. Cela pose un problème sur la nature même du format BD, fait de dessins et de scénario. Les premiers étant le vecteur d’achat principal en librairie il n’y a qu’un pas à parler de malhonnêteté…
Venons en aux dessins de Grun. Il est incontestable que l’artiste maîtrise ses personnages et sa colorisation, de haut niveau. C’est moins le cas pour les éléments techniques, principalement des vaisseaux aux perspectives problématiques et au design au mieux rétro, sinon kitsch. Son travail réaliste sur On mars était bien plus convaincant même si le design old school posait déjà question. Si les décors restent de grande qualité, on tiquera sur l’esthétique de bombe sexuelle de la pilote qui rate son projet d’inversion des rôles entre les classiques femmes fragiles (ici un colosse légionnaire pleutre) et les héros testostéronnés. L’idée pouvait être intéressante pour peu qu’elle ne s’étire pas sur l’ensemble des cent pages.
Avec une thématique de critique des religion en mode hollywood indolore, une intrigue totalement linéaire et qui reste en surface de tout ce qui est proposé, oubliant l’aspect archéologique, un explicatif final professoral et interminable, ce Space Relic Hunter est complètement raté et ne s’accroche à un sur cinq que pour la partition graphique de Grun. A oublier.
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Sorti le 2 janvier et déjà candidat à l’album de l’année, belle perf! Sous une énigmatique couverture mélangeant une esthétique pandémique, le sceau d’Hippocrate et les dents vampiriques, ce Serment attire la curiosité et démarre sur le format du huis-clos post-braquage en se
centrant sur un intéressant personnage de froid médecin qui fait penser au Blackjack de Tezuka. D’un calme glacial, Alexandre semble capable de tout gérer dans son repaire médical de campagne. Méthodique, il a tout prévu et tient ses patients par le bout de son bistouri. Le gain est énorme, les clients sont pleins de leur forfait, la morale passera après. Découpé en quatre chapitres qui teasent magnifiquement l’évolution d’un récit traversant plusieurs genres, l’album est un bijou de construction narrative!
Démarrant en huis clos, l’irruption de l’invité mystère instille un doute aberrant sur l’hypothèse fantastique auquel on ne croit pas beaucoup, le scénariste calant notre perception sur celle de l’hyper-cartésien médecin. Jouant astucieusement avec ses quatre personnages qui introduisent des tensions en sous-intrigues, le récit évolue ensuite lorsqu’arrive l’élément extérieur de l’agence sanitaire: conspiration vampirique arrivée pour les éliminer ou administration appliquant les protocoles adaptés au risque d’un virus mutagène? La grande force du récit est de mélanger le doute fantastique et celui de la conspiration, dans un alliage très original qui renouvelle deux genres éculés. Chaque chapitre progressant de façon déterminante en faisant évoluer l’histoire dans un sens nouveau, l’album nous tient en haleine en nous faisant oublier certaines zones d’ombres ou incohérences de la révélation par un rythme qui nous laisse sous respirateur euphorisant.
Aussi à l’aise dans les atmosphères d’ombre que dans les nombreuses séquences d’action bardées de twists, Mikael Bourgoin, découvert sur le sublime Blue Note (coup de cœur du blog) propose des planches détaillées, dynamiques, au découpage créatif. Son trait rappelle par moment Sean Murphy, en plus précis, et nous oppresse avec des fonds noirs omniprésents, lorsqu’il n’illumine pas par des surgissements artistiques en pleines pages mythologiques.
Sans défauts apparents hormis pour les scénaristes en herbe qui pourront pinailler sur une explication pas forcément totalement étanche, ce Serment pousse le talent jusqu’à un épilogue gourmand qui pourrait autoriser une prolongation si le succès (inévitable) est au rendez-vous. Des BD comme ça pour commencer l’année ça vous met en joie pour les douze prochains mois!
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2026/01/14/le-serment/
A mi distance de ce cycle (qui en appellera certainement un autre au vu de l’économie de la machinerie Istin) on commence à constater les limites de l’exercice. Commencé tambour battant sur un excellent premier tome, le dessin se normalise sur ce troisième volume qui suit la structure du précédent: sur un narratif appuyé qui confine les dialogues et séquences en temps réel, on reste avec une focale serrée sur le personnage principal, au risque d’empêcher le développement d’une intrigue. Celle-ci étant réduite à un pitch conclu par un brutal cliffhanger, ce n’est pas dérangeant outre mesure, pour peu que l’on se contente d’un décorum égrenant quelques scènes d’action. Efficace mais assez minimaliste. On accordera à ce troisième volume qui se laisse agréablement lire, la vertu de développer un peu l’intrigue géopolitique esquissée jusqu’ici et surtout d’aborder enfin à pleine voile les thématiques de la piraterie. On ne sait à ce stade si le showrunner Cordurié en laisse volontairement beaucoup sous le coude pour un final d’opera mais Ankonn illustre plus encore que les précédents tomes le sentiment d’être une partie d’un univers de jeu de rôle mis en nouvelle en s’intéressant de loin à la construction d’un récit. Si peu d’éléments sur cette encore mystérieuse Confrérie des tempêtes non plus que sur ce terrible Empire qui semble ne plus tolérer d’exceptions à son dominion. Chaque volume développe un peuple ou une classe de personnage (ici les elfes) mais ça reste bien maigre au bout de cent cinquante pages de lecture.
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2026/01/13/la-confrerie-des-tempetes-3-5-ankonn/
Après la superbe trilogie Banana sioule, Michael Sanlaville revient tout en couleur avec un gros one-shot présenté comme un « conte mécanique ». Habitué à une mise en scène extrémisée et dynamique et à des délires pop qui ne connaissent pas la censure, l’auteur lyonnais étonne avec ce qui semble son ouvrage le plus personnel. Car sous couvert d’un faux Duel c’est plutôt un récit d’horreur psychologique au sein d’une famille que nous sommes conviés. Les trente premières pages tissant magnifiquement une fausse tension de la normalité tirée des récits d’horreur, la première bascule laisse sur sa faim. Après une belle mise en place on ne sait en effet pas bien ce que l’on lit et l’auteur évite chaque occasion de bifurquer dans le fantastique, l’action motorisée ou le carrément trash.
Avec une cellule familiale très bien présentée et de très bons dialogues, on sent que son objectif est plutôt une étude réaliste des réactions psychologiques de chacun face à des chocs. Sur ce plan le sujet est remarquablement tenu, y compris après la très surprenante seconde bascule qui semble référencée dans un énigmatique texte de post-face. A contrario le côté absurde reste sans voix, sans explications ni utilisation de ces pilotes fous pourtant suffisamment mystérieux pour donner envie de les poursuivre.
Avec une conclusion très dure et en suspens, sans explication sur cette (mes)aventure, Michael Sanlaville égare quelque peu ses lecteurs en les laissant en grande frustration. Techniquement très maîtrisé bien que très modeste graphiquement eu égard à ce qu’il a montré sur ses précédents albums, Tunnels semble une promesse inaboutie, probablement courageuse mais dans laquelle il sera compliqué de satisfaire les attentes. Il sera préférable de monter à bord sans idée préconçue.
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2026/01/07/tunnels/
Sorti de nulle part, ce volumineux album aux encrages puissants et précis parvient à se faire remarquer sur les foisonnants étales de fin d’année, gageur rare pour une première BD. Avant toute chose, le décorum de dark fantasy appuyé et assumé ne doit pas masquer une vraie bonne BD aussi solide graphiquement que dans une construction complexe, on pourra même dire casse-gueule, dans laquelle le « jeune » auteur évite les écueils attendus. Le thème n’a rien de bien original: des inquisiteurs dont une ancienne repentie chassent ses congénères dans une quête initiatique qui va révéler le passé et la nature profonde de cette héroïne naïve. L’habillage très sombre où les visions cauchemardesques sectionnent le récit avec l’itinérance du mystérieux guerrier donnent le ton. L’auteur travaille un background que l’on sent détaillé même s’il se garde de trop en dire. Pourtant Ismaël Legrand sait rester centré sur un fil conducteur qui permet au lecteur de rester au contact sans se perdre dans un aréopage de personnages.
Car l’intérêt principal du récit repose bien dans la relation complexe entre Volostan le puissant inquisiteur et sa protégée et amante qu’il défend autant qu’il manipule. Se gardant de trop condamner dans un monde où le bien est rare, l’auteur remonte la vie de cette jeune femme à mi chemin entre deux mondes et ignorante de la gravité de la menace qui plane. Par moment un peu débordé par la richesse de son lore, Legrand reste pourtant concentré sur un déroulé rythmé. On ne compte plus les projets ambitieux de dessinateurs fort beaux mais par trop cryptiques.
Ce n’est jamais le cas dans Deathbringer et c’est sa première réussite que de faire passer sa construction avant ses envies visuelles. Ces dernières sont parfois peu utiles pour l’avancée du récit (les séquences sur le voyageur notamment) mais ne dérangent jamais la compréhension d’une cosmogonie du Mal qui assume un décorum original sur une histoire classique. C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes et Deathbringer utilise la familiarité pour s’autoriser un montage mystérieux très agréable.
Abordant la thématique des sorcières, de l’Eglise intégriste et une relation complexe de deux amants pris dans un conflit d’allégeance, l’album ne souffre pas de beaucoup de défauts et impressionne comme première œuvre. Sombre, violent, il offre au lecteur familier ce qu’il attend, des massifs chevaliers en armure aux créatures cauchemardesques sans oublier les inévitables intrigues d’alcôves, peut-être plus sombres encore que les planches elles-mêmes. L’esthétique générale reste très marquée et pourra repousser certains publics, mais techniquement parlant la générosité et le sérieux de l’album restent tout à fait remarquables.
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2026/01/06/deathbringer/
1949 était un projet très attendu depuis les premiers visuels envoyés sur le net. Artiste industriel des grands éditeurs américains, Dustin Weaver souhaitait comme beaucoup se lancer dans un projet Indé chez Image comics. Comme beaucoup il avait de superbes concepts graphiques. Comme beaucoup il en oubliera l’importance d’une intrigue précise qui complète les visuels.
Très à l’aise dans la mise en scène, l’auteur nous envoie dans un polar noir et blanc inondé de trames pour ajouter un aspect vintage et un dessin dans l’esprit sud-américain très découpé, avant de basculer dans de gigantesques panorama en doubles pages à la colorisation informatique et dessin épuré. Deux époques, deux ambiances. L’intrigue principale suit cet agent Blank en 1949, brillante inspectrice à la poursuite d’un assassin. L’enquête est entrecoupée de ses visions oniriques où elle est une sorte de cyborg au sein d’une cité verticale ou de superstructures SF câblées (Otomo est passé par là). Les deux époques sont bien menées, très belles et intéressantes. Malheureusement Dustin Weaver nous laisse bien peu d’éléments pour relier ces réalités, notamment du fait d’une pagination qui aurait mérité le double pour pouvoir développer une trame complexe de façon aussi aérée et sans trop d’explications.
Sans révéler ce qu’on perçoit de l’idée derrière le concept visuel, on évoquera ces unités d’enquêteurs temporels qui interviennent dans d’autres réalités. L’auteur ne joue pas avec les habituels paradoxes temporels et reste un peu à quai une fois qu’il a dévoilé l’aboutissement de l’enquête, quelque peu précipité (comme souvent dans les polar noir du reste). On reste donc frustré par un projet artistiquement très réussi dans sa variété (on pourra faire un parallèle avec l’excellent Vicious circle de Bermejo). Une idée reste une idée tant qu’elle n’est pas développée en un scénario. Certains scénaristes l’oublient en pensant que leur plaisir graphique suffira à emmener le lecteur…
Pétard mouillé, projet ambitieux inabouti, chacun se fera son idée. Reste que ce 1949 est décevant eu égard à son potentiel et au métier de l’auteur.
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2026/01/05/1949/
Etrange projet intello que cette Ombre des Lumière, dont on comprend que ne se conclut avec ce troisième volume que le premier cycle. Résolument calé sur les Liaisons dangereuses sur le premier opus, le second s’ouvrait pour un mieux vers le Dernier des Mohicans et reprenait le souffle qui manquait, compensant l’effet certes élégant mais très peu narratif de l’épistolaire. Le troisième tome semble vouloir revenir à ce qui intéresse le scénariste, ce croisement de personnages et de narrations recouvrant une toile complexe de mille thématiques, rendant le tout peu digeste.
C’est d’autant plus frustrant que la couverture, trompeuse, inspire une chasse des deux amoureux du Nouveau Monde par le malfaisant, ce que ne nous relate pas du tout l’album, empêtré dans des considérations de stratégie militaire où intervient le jeune officier Georges Washington. Trop peu explicatif sur le contexte conflictuel des terres canadiennes, trop distant des personnages secondaires, la focale reste fixée sur l’affreux qui finit par nous être plutôt indifférent dans sa médiocrité, si bien que l’on est plutôt rassuré de le revoir revenir en Métropole où l’animal semble plus adapté pour narrer ses méfaits.
L’Ombre des lumières est de ces BD réalisées avec grande classe par des auteurs en pleine possession de leur art, un Richard Guérineau plus flamboyant que jamais dans sa colorisation même si on a pris l’habitude d’une certaine confusion dans des visages très proches, Alain Ayroles en orfèvre dialoguiste empli de culture. Reste que si l’emballage est élégant et original, la mayonnaise peine à prendre avec un man que de liant entre de nombreuses envies, faisant de cette trilogie un objet mal défini. Gageons que les auteurs sauront exploiter dans la suite ce qui aura été installé et qu’une relecture patiente de ces albums complexes sauront rehausser l’intérêt pour la saga.
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2025/12/30/lombre-des-lumieres-3-3-le-demon-des-grands-lacs/
Attention, retenez le nom de Jessie Lonergan! En trois albums publiés en indé outre-atlantique il a installé un style remarqué et creuse un sillon qui l’emmène directement dans le club fermé des auteurs d’albums qui refondent la narration séquentielle, rien de moins.
L’histoire de Drome n’est pas originale, c’est une cosmogonie primordiale, avec deux entités, une lumineuse et une sombre qui créent des mondes et des héros dont nous allons observer les péripéties, jouets des envies divines et témoins de l’apparition des passions humaines. Le concept graphique a déjà été vu, chez Tradd Moore notamment, dont le Docteur Strange ou le Silver surfer nous avaient marqués sur l’Etagère. Pourtant le traitement basé sur la déconstruction/reconstruction des pages, des cases, de la progression narrative, a ceci de révolutionnaire qu’il fusionne un questionnement artistique et thématique dans une cohérence parfaite. Quand Tradd Moore subjuguait par ses couleurs et le foisonnement de ses planches, Lonergan parvient à l’épure malgré une technique inférieure.
Dès les premières pages l’auteur annonce la couleur en découpant la lumière dans ses couleurs primaires originelles à la création du monde et au Temps même. Alors il va jouer avec ses cases en gaufrier qu’il va tordre avec des fils conducteurs graphiques, découpant l’image en autant de sous cases ou faisant passer tel personnage au premier plan, jusqu’à créer en dernière partie de l’album un sentiment de trois dimension plutôt bluffant.
Suivant trois héros croisant un humain corrompu, l’histoire est quasiment muette et voit naitre une civilisation que son créateur voit se mouvoir plus ou moins indépendante de ses volontés primordiales. Reprenant les thématiques élémentaires (le bleu de l’eau, le rouge de la terre, le jaune du feu), le scénario se suit agréablement, sans complexité superflue et par évocation. L’esthétique générale est un croisement entre les super-héros naïfs en collant et des héros grecs qui se bastonnent dans des combats homériques sans véritablement pouvoir mourir. Conscient du risque que la seule fascination graphique ne s’épuise, Lonergan crée suffisamment de personnages pour générer des interactions satisfaisantes.
Le gaufrier qui fait office de simple repère temporel de l’action confine l’action, la voit déborder, oriente la lecture à droite, à gauche, en bas ou en haut selon les besoins, se libérant totalement des codes classiques de la BD pour les subjuguer avec une aisance folle. En lisant Drome on a le sentiment de lire une BD pour la première fois… sur une histoire de création primordiale. Le sentiment qui en ressort est assez fascinant.
La saison de sang de Bergara, autre récit muet, était remarquable. Drome ajoute la réflexion sur la forme elle-même qu’évoquait aussi le jeu sur les couleurs de Chroma, comme un aboutissement final à ces diverses expériences. Il y aura un avant et un après cet album dont nombre d’auteurs vont s’inspirer et dont vous entendrez encore parler longtemps.
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2025/12/27/drome/
Attention, ouvrage inflammable… Je dois dire que l’ouverture de cette BD documentaire sur les attaques terroristes du 7 octobre 2023 en Israël fait vitre craindre une option orientée, que le nom de Georges Bensoussan (historien spécialiste de l’antisémitisme et auteur du Que sais-je qu’adapte la BD), critiqué pour ses positions depuis le 7 octobre, renforce. Bien heureusement on réalise rapidement que l’ensemble de l’ouvrage vise une perspective scientifique et historique se gardant bien de relever une responsabilité particulière pour au contraire rentrer dans la profonde complexité de la toile inéluctable qui a amené au génocide en cours et à l’abime politique devant lequel se trouve la nation israélienne.
Après Gisèle Halimi et L’espion d’Orient, Danielle Masse reste marquée dans son adaptation par l’envie de détailler une profusion de détails qui compliquent par moment la lecture touffue (l’album s’étire sur plus de cent pages). Pourtant, dispensée de récit fictionnel elle peut avec son acolyte au dessin s’attarder sur des séquences historiques réelles ou inventées destinées à faire comprendre les ressorts de ce drame interminable. Avec un dessin clair et agréable où se multiplient des protagonistes que l’on oublie souvent de définir, les planches utilisent largement des dialogues dans le huis clos des congrès des organisations juives ou des cabinets britanniques pour nous faire comprendre les mécanismes à l’œuvre et certaines tentations de trancher, souvent pour le pire. La déclaration Balfour apparait ainsi comme la première faute majeure de l’Empire qui rompt l’égalité à laquelle il était tenu par le mandat de la SDN pour administrer pacifiquement un territoire convoité par le sionisme juif et défendu par les occupants arabes craignant de se voir remplacer.
La BD est remarquablement équilibrée dans la description des velléités colonialistes des sionistes qui considèrent cette terre comme historiquement leur et l’intransigeance des arabes qui refusent depuis la première Aliya toute négociation vers un partage du territoire. Si la perméabilité de la diplomatie britannique et américaine (poussée par les évangélistes pro sionistes) avec le lobbying sioniste transparait bien, la problématique arabe montre un appât du gain dans la vente de terres aux immigrants juifs comme une crainte de se voir remplacer. Deux légitimités évidentes et deux refus de reculer qui laissent les anglais seuls à décider du destin d’une situation inextricable.
Dans un tel album il n’y a pas de choix que ne soit pas critiquable, chaque partie y verra un oubli honteux ou un renforcement coupable. Il est certain que l’option des auteurs de la BD de débuter sur l’actualité immédiate en arrêtant le récit juste après la guerre de 1948, occultant les décennies de massacres commis par le nouvel Etat, ne s’inscrit pas dans la cohérence avec l’ouvrage notable de Bensoussan et crée un déséquilibre. Pas de bonne solution mais le sujet obligeait à une neutralité absolue. Cela atténue la portée de l’album qui aurait pu s’appuyer sur une bibliographie permettant de prolonger la compréhension. C’est dommage, mais reste une importante tentative de revenir aux faits historiques pour tenter d’apaiser l’hystérie collective qui a pris le monde autour de ce foyer infectieux de la diplomatie planétaire. Une initiative à saluer.
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Manga hors norme par sa longueur, par son aura, sa radicalité et par la mort de son auteur à 54 ans (d’épuisement selon certaines rumeurs) devenu l’icône d’un perfectionnisme du dessin autant que d’un stakhanovisme suicidaire de l’industrie du manga japonais, Berserk revient dans une édition Prestige également hors norme dans sa fabrication. Composée de doubles volumes d’un format proche de celui déjà exceptionnel de l’édition Grimoire de l’Atelier des sorciers, cette édition vise à être une pièce de choix dans votre bibliothèque: couverture unique reliée et illustrée par le glyph de Guth en impression gaufrée et la tranche laquée de rouge, signet rouge, planches couleur et nouvelle traduction des textes. Pour rappel, les premières éditions de manga étaient souvent en papier jaune et pas toujours d’une impression nickel. A ce titre on retrouve l’intérêt de toutes les éditions dites Perfect (qualité du papier et d’impression) mais ajoutée d’une finition luxueuse qui justifie amplement le prix de vingt-cinq euros (soit treize euros le tome au lieu de sept). A noter que cette réédition suit la collector du nouveau tome 42 inédit et posthume, réalisé par le mangaka et ami de Miura, Kouji Mori. Encore un très beau travail de Glénat après les rééditions Akira et de l’œuvre de Tsutomu Nihei.
Guts est le Chevalier noir, farouche guerrier armé d’une épée titanesque et d’un bras mécanique, parcourant les terres dévastées par les guerres dans un but mystérieux. Sauvant inopinément un elfe des griffes de la soldatesque, son caractère violent le mets rapidement aux prises avec de puissants seigneurs qui le tolèrent pas l’affront de son apparente invincibilité. Sans cœur, d’une brutalité inouïe, Guts se voit perturbé par la présence de cet elfe innocent qui n’accepte pas que celui qui l’a étrangement sauvé se comporte comme le pire des méchants. Que cache Guts, dont les terribles cicatrices couvrent un passé terrifiant?
Ces quatre volumes recouvrent le premier Arc de découverte, « Le Guerrier noir« , ainsi que le début de « l’Age d’or » qui décrit la vie de Guts de sa naissance à l’adolescence. Les premiers chapitres mettent Guts aux prises avec de nombreux adversaires, son lien particulier avec les esprits des morts et son affrontement avec le Comte, être démoniaque qui révèle l’univers parallèle des God Hand, divinités maléfiques, dont l’irruption crée un véritable saut narratif dans l’enjeu du manga. Etres supérieurs dotés de pouvoirs liés à la haine et au Mal des humains, ils connaissent Guts, qui ne recule devant rien pour tenter de s’en prendre à l’un d’eux, Griffith. L’Age d’Or raconte la naissance du anti-héros, accouché d’une pendue et recueilli par une horde de mercenaires dont le chef le violentera. Bati dans la mort, l’épée et l’absence d’amour, Guts est dès ses onze ans une machine de guerre qui va voir sa vie bouleversée par sa rencontre avec un certain Griffith, chef talentueux d’une troupe de mercenaires redoutée…
Il faut reconnaître que les premiers chapitres (couvrant globalement le premier arc) ne révolutionnent pas le genre ni ne brillent par des dessins certes pleins de passion mais encore très perfectibles techniquement. Ce qui marque dès les premières pages ce sont la quantité de traits que renferme une planche, le style de Miura étant basé sur les hachures de textures ou de mouvement. Utilisant beaucoup les trames, elles vont être progressivement remplacées par de véritables traits jusqu’à détailler de doubles pages fourmillant de détail dans des décors de bataille médiévale. Radical dès l’origine, l’auteur nous présente un héros aussi détestable dans sa haine de tout que surpuissant avec sa lame plus grande qu’un homme. Sans pouvoir autre que sa détermination, la quantité de blessures qu’il révèle (son bras gauche est occupé par un mécanisme renfermant un canon ainsi qu’une arbalète automatique et son œil droit semble mort) intrigue et cache une vie terrifiante que nous allons découvrir. Si les combats sont déjà très nombreux, gores à souhait (avec décapitations et éviscérations multiples), l’enchaînement avec l’origin story fonctionne parfaitement en créant une certaine compassion pour ce gamin jeté dans un monde de mort et de violence et condamné à se raccrocher à son tortionnaire de père adoptif. Ce début inspire d’ailleurs directement l’autre grande série en phase de s’achever, Vinland saga, sur laquelle on sent à chaque instant l’influence de Berserk tant dans le traitement, la construction que le dessin.
Je dois dire que le démarrage me faisait craindre une énième série outrancière sans autre justification que les monstres de body-horror et les combats ininterrompus. Il faut dire que le design du démarrage est par moment un peu too-much jusqu’à cette irruption des God Hand, véritable bascule. L’auteur parvient ainsi à cultiver l’envie sans en rajouter puisque après avoir profité d’un full-action appuyant sur l’abomination des puissants avec force viols, décapitation cannibalisme et j’en passe on entre dans un certain classicisme (jusque dans les dessins, beaucoup plus fins), sur l’arc de l’Age d’or qui court sur une centaine de chapitres et approfondit à la fois la psychologie du personnage, les interactions et l’univers plus historique que dark-fantasy, laissant le lecteur dans l’expectative de savoir quand et comment ce monde a pu basculer.
En démarrant la lecture ma motivation était surtout éditoriale pour découvrir ce magnifique objet. En refermant le second volume mon envie de continuer est forte et ma surprise devant la qualité graphique, de découpage et psychologique du manga non feinte. Comme pour la Perfect d’FMA, la qualité de l’édition est sans doute pour beaucoup dans ce plaisir sincère. Toujours très réservé à me lancer dans une grosse série manga, je suis obligé d’admettre que je suis pour l’instant hameçonné. La réputation de Berserk n’est pas usurpée, malgré l’âge de l’œuvre.
Lire sur le blog https://etagereimaginaire.wordpress.com/2025/06/20/berserk-edition-prestige-1-2/
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Après une découverte très enthousiaste de ce grand ancien du manga (et inachevé) on continue sur un volume trois qui termine les deux derniers chapitres de l’Age d’or avant d’enchainer sur l’irruption du fantastique avec l’affrontement contre le monstrueux Nosferatu Zodd qui confirme l’exceptionnelle maitrise narrative de Miura. J’insiste sur ce point car les visuels parfois un peu datés et inégaux dans le temps passé par le mangaka (on passe de certaines planches franchement banales à des doubles pages de bataille d’une incroyable finesse qui expliquent les rumeurs de décès par épuisement de l’auteur) peuvent dissuader de tenter l’aventure. Et c’est bien la construction très sophistiquée en aller-retour temporels qui justifie le statut du manga. Ainsi on court arcs après arcs après la résolution qui amènera l’état extrême des deux protagonistes Guts et Griffith laissés au début du manga. L’élégant Age d’or laisse la place à des passages plus posés dans les couloirs des palais où les mercenaires de Griffith sont cantonnés. Se développe alors l’ambition du commandant et l’approfondissement d’une relation intime entre les deux personnages, que l’auteur parvient à rendre très subtile et progressive.
Les personnages féminins restent les plus manichéens même si le genre du manga permet de rendre cela plus crédible par un monde violent et masculiniste à l’extrême. Le volume se clôture par l’arc détaillant la jeune Casca dans un triangle amoureux que l’on devine avec les deux mâles alpha du groupe. Si les combats les personnages restent très bourrins, le déroulé est étonnamment évocateur, laissant le lecteur deviner les intentions par un regard, une formule. On déroule ainsi les pages avec envie, le rythme ne baissant pas et chaque évènement étant relié à d’autres pour la construction minutieuse d’une toile où rien n’est laissé au hasard. Suffisamment pour maintenir en haleine jusqu’à la sortie du prochain volume de l’intégrale, pour février. De quoi laisser le temps de savourer avec amour les planches et l’écrin royal dont on ne se lasse pas.
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Il y a trois ans le trio artistique marquait suffisamment les esprits avec Supergirl, woman of tomorow pour pousser le nouveau patron de DC Studios James Gunn à lancer l’adaptation du comics à l’écran. La brésilienne Bilquis Evely revient accompagnée de son coloriste pour une nouvelle démonstration graphique sur un récit déconstruit et analytique dont Tom King a le secret. Et c’est là d’ailleurs sans doute le principal point faible que l’on rencontre dans la plupart de ses créations et déjà constaté sur Supergirl: l’absence d’antagoniste et le refus de l’épique qui peut sembler contradictoire avec un projet comme Helen de Wyndhorn.
L’album suit l’initiation de la garce Helen par son grand-père et héros fantastique, sous le témoignage de sa préceptrice qui fera office de relai du lecteur et d’élément rationnel face à des aventures absolument fantasmagoriques. Puisant toujours sa sève dans le Watchmen d’Alan Moore, King intercale l’histoire d’Helen par des inserts de témoins du passé ou du futur qui permettent d’aborder le regard extérieur sur la création littéraire. Car c’est ce qui intéresse l’auteur que d’analyser au travers de l’évolution psychologique et familiale de son héroïne, le lien entre réel et création littéraire. On ne verra que peu le monde fantastique dont on laissera très mystérieux les ressorts. Toujours tiraillé entre le réel du grand-père, ce musculeux et invincible héros qui passe son temps à guerroyer dans l’Autre monde et celui d’Helen enfermée dans le vaste manoir Wyndhorn en compagnie d’un Alfred local et de la seule personne qui semble s’intéresser à son sort, la préceptrice, le lecteur avance sur un enchaînement de promesses jamais vraiment tenues.
C’est un étrange projet que nous propose celui qui avait si brillamment convaincu sur son Strange Adventures. Album qui illustre peut-être la difficulté à se renouveler malgré la qualité de la réalisation et le talent des collaborateurs graphiques, Helen de Wyndhorn est tout sauf une grande aventure épique. Symptôme d’une époque où les créateurs refusent la facilité au risque de ne jamais donner au lecteur le pulp qui lui est annoncé (on pense à Adventureman), ce one-shot reste un hommage appuyé au créateur de Conan, Robert Howard. Très élégamment écrit, d’une lecture très fluide et transcrit par des dessins superbes bien qu’un peu moins inspirés que sur Supergirl, Helen de Wyndhorn est un objet intellectuel meta dans un habillage fantasy. Intéressant à coup sur, brillamment mené, il lui manque probablement un lien avec le lecteur susceptible d’en faire un incontournable.
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Après un premier tome plutôt sympathique sorti en début d’année, voici déjà le second opus de Tanis, la nouvelle série de Mr et Mme Bajram/Mangin et du dessinateur de Luminary. Malheureusement ce rythme de parution ne va pas avec qualité puisque Le démon de la mer morte fait ressentir au lecteur la lassitude de la migration des esclaves égyptiens, qui est l’unique objectif des scénaristes. On pourra voir les choses positivement en se disant que c’est une belle performance de mentalisme…
Je ne vais pas détailler le scénario puisqu’il n’y en a à peu près aucun sur cet album: le personnage principal, déjà assez passif sur le premier volume, passe l’album prostrée, le déroulé nous montre le peuple de Tanis envoyé en esclavage, itinéraire entrecoupé de péripéties « techniques » qui n’apportent rien d’autre à l’intrigue que de permettre d’avancer la lecture. Ici point de méchant, point de héros, et un mystère SF qui n’avance guère. Ca fait vraiment court pour les constantes de ce que peut être une bonne histoire. J’avoue que je ne comprend pas bien ce qu’ont voulu faire ces par ailleurs très bons scénaristes. Quand on se souvient de l’orfèvrerie des scénarii d’Universal War one on a la très désagréable impression d’un album « pour manger » et en pilote automatique. On sauvera malgré tout un petit épisode Kaiju antique toujours sympa mais là aussi bien trop court et qui passe de l’espoir épique au prémices du ridicule.
Ayant oublié toutes leurs bases, les deux scénaristes laissent le pauvre Stephane Perger bien seul pour sauver le radeau, avec quelques belles séquences topographiques ou d’action. L’éditeur se mêlant au gâchis en maquettant un dos qui ne tient pas compte de l’alignement des volumes de la série, on se demande bien qui a piloté cet ouvrage. Ce rythme pourra peut-être satisfaire les abonnés du journal de Spirou mais risque de lasser très vite les habitués des librairies. A ce stade le troisième tome risque de devoir déjà arbitrer entre la vie et la mort de la belle Tanis…
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Déflorons tous de suite le faux mystère: oui cette seconde aventure de notre psy préférée est un nouveau coup de cœur (le troisième en trois albums) et assurément un des cadeaux de noël sous le sapin. La recette est désormais connue, totalement craquante et comme avec les Vieux fourneaux ou l’Undertaker on signerait pour des dizaines d’albums à venir les yeux fermés tant Lafebre touche avec un plaisir manifeste la perfection de ce qu’est la BD… tant qu’il a quelque chose à raconter sur la Barcelone de son enfance.
Si la trame de l’enquête est la recherche d’une star du football suivie par Eva et mystérieusement disparue, cette nouvelle aventure déjantée (toujours racontée depuis chez le psy, en compagnie de l’adorable Merkel) va entrer plus profondément dans l’intimité de héroïne en nous présentant sa chère maman internée à l’asile mais également un étrange pas de deux avec l’adorable adjoint de la plus redoutable limière de la police barcelonaise… Ce qui est fascinant dans cette série c’est qu’elle est totalement égocentrique (littéralement), pas une page ne se passant sans Eva, l’auteur utilisant avec envi les points de vue, expression de sa psyché et matérialisation du trouble qui l’anime. A la fois toute puissante jusqu’à ignorer le danger (ce qui permet de rendre crédible une qualité premier des héros), elle alterne le mode kawaï, prédatrice sexuelle ou leader maximo des minorités de cette Espagne si marquée par son machisme catholique. De quoi lasser le lecteur de suivre ce personnage sous tous ses atomes… eh bien non, jamais on ne s’ennuie, la banane reste farouchement accrochée aux scènes et aux mots si pleins d’esprit de Jordi Lafebre.
Dans Je suis un ange perdu la trame policière est un prétexte pour nous balader et l’on pourrait rester là deux ou trois cent pages sans bailler tant l’album sautille au rythme des humeurs de la donzelle. Sans grande prétention militante, l’auteur assume néanmoins sa culture (« woke ») en présentant des travestis, des travailleurs étrangers et en rappelant tout de même l’histoire fasciste très récente de ce pays qui n’en a pas plus fini que nous avec ses démons. Balancés ici comme de gentils débiles, les nazi sont néanmoins conspués par Eva et ses ancêtres jusqu’à cette touchante séquence de la Guerre d’Espagne sur laquelle on ne peut s’empêcher de penser à une franchise biographique. Sans doute un supplément d’âme qui fait des Polar à Barcelone une série de pépites dont on attend la suite avec impatience.
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Tom Taylor est monsieur Elseworld. Arrivé sur le marché du comics avec son magistral Injustice, il enchainera avec Dceased (dont le dernier opus vient de sortir en France), ou War of the realms en compagnie de Hickman. Moins prolifique que l’autre grand Tom (King) de DC, il assure néanmoins une qualité constante dans son confortable concept. Cela parce qu’il connait ses gammes et applique parfaitement ce qui tient un lecteur en haleine en panachant un décalage léger de figures connues, une inversion des rôles et des morts brutales. A force de routines narratives en BD comme ailleurs on finit par oublier qu’il n’est finalement pas si compliqué de surprendre même dans un périmètre aussi balisé que les héros DC.
Ainsi Taylor nous fait comprendre sans délai que ce que nous connaissons sera différent: les parents de Superman sont des monarques médiévaux, Batman est capitaine de la garde, Wonder Woman une amazone très proche de la soeur de Superman (oui-oui!),… On se plait ainsi à voir des personnages changer de rôle, un peu comme dans Secret Wars et le scénariste ne se contente pas de son concept et enchaine les surprises, retournements de situations et joue avec son lecteur comme témoin d’évènements difficiles à accepter. Dans ce monde de fantasy on imagine bien que tous les artifices peuvent faire changer de visage ou manipuler une personne, pourtant l’auteur se fait un malin plaisir à placer des actes impossibles chez les héros. Des attitudes finalement très logiques eu égard à la toute puissance des El. Depuis Injustice Taylor interroge ainsi régulièrement la Force et son utilisation, dans une réflexion plus subtile que le seul fun du décorum. L’album revêt également une dimension de thriller diplomatique mais les références à Game of Thrones qui accompagnent la promo sont peut-être un peu forcées tout de même. Avec un rythme assez rapide il n’est pas vraiment envisageable d’installer une trame au long court.
Accompagné par des planches totalement somptueuses de Yasmine Putri jusqu’ici cantonnée au rôle de cover-artist, le scénariste propose un classique immédiat et lance une artiste sur qui il faudra compter dans les années à venir, surtout que le rythme de production ne semble pas avoir posé de problème à l’indonésienne. Annoncé sur douze épisodes (soit deux volumes reliés), on attend donc la conclusion de ce petit bonbon assez vite chez Urban. Et à n’en pas douter mille et un « produits » dérivés si le succès (inévitable?) est au rendez-vous.
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Longue et dramatique histoire que celle de Dessous! Première œuvre de l’auteur Bones prévue en trois tomes, la série a fait l’objet d’un de mes premiers billets sur le blog, il y a six ans, après une publication des deux premiers tomes en financement participatif chez feu Sandawe. C’est un peu le pire qu’il puisse se passer pour un auteur au commencement de sa carrière que de voir son éditeur disparaître, avec toute la ribambelle de problèmes de droits et de rachats qui l’accompagnent… Fort enjoué par cette proposition frenchie d’une lovecrafterie mignolienne matinée de Jules Verne, je rongeais mon frein de voir un jour sortir la conclusion lorsque l’on apprit que le décidément incontournable Komics initiative venait à la rescousse de ce dessinateur naufragé avec une ressortie de la série en format intégrale intégrant donc la conclusion inédite. Avec un apéritif sous la forme du confus Blood Moon réalisé entre temps, nous voilà en librairie pour ce qui mérite toute votre attention. Les deux premières parties ayant fait l’objet d’un billet (lien c-dessus) je m’attarderais sur la troisième partie. Dernière remarque : j’avais déjà noté un choix malheureux concernant le papier entre les deux premières parties, Komics et l’auteur n’ont malheureusement pas choisi de profiter de la réedition pour utiliser un papier glacé qui aurait mieux convenu au dessin aux superbes encrages et clarifié une ambiance que Bones semble avoir voulu vaporeuse. Laissons à César ce qui lui appartient…
Attention spoilers (si vous n’avez pas lu les deux premières parties)
Une des qualités de ce récit est sa construction et sa chronologie qui s’assument longues et radicales. Alors que la première partie se déroule dans les tranchées de la Grande Guerre, la seconde prend place un an après l’Armistice et la troisième en 1936. Le problème des récits lovecraftiens est souvent incapacité à dépasser le décorum monstrueux. Dans Dessous, Bones à l’inverse avance vite, par de larges ellipses, transposant son héros revenu d’entre les fous dans un entre-deux Guerres post-apocalyptiques après que le méchant de la seconde partie ait lâché les larves des créatures d’Outre-espace sur le monde. Nous découvrons ainsi Paris détruite et un reste de résistance parcourant les Cieux à bord d’immenses dirigeables armés. Mais les faibles humains ne résistent pas longtemps face aux « Kaijus » de l’époque et doivent se réfugier auprès de la dernière puissance qui semble pouvoir encore résister; l’Union Soviétique de Staline. Utilisant amoureusement le design militaire cyclopéen de l’armée soviétique, l’auteur joue avec ses personnages et cassant tout ce qu’il peut et en naviguant entre ses deux personnages que sont le héros et le très réussi allemand steampunk Baren laissé sur la Ligne Siegfried, dernière protection désespérée contre les monstres.
L’ambiance n’est bien évidemment pas joyeuse et ressemble à une chute dans l’Abîme de l’humanité aux airs de voyage initiatique pour le héros à l’itinéraire très intéressant. Totalement effacé dans la seconde partie, il revient à bras le corps pour assumer un statut presque démiurge quand on réalise un lien unique entre son esprit et l’une des créatures. Réussissant joliment sa conclusion, Bones, respecte un cahier des charges conséquent et ses propres envies qui fort heureusement rejoignent celles des lecteurs.
Excellent scénariste (bien plus que sur Blood Moon), l’auteur évite les chausses-trapes nombreuses de ce projet dont les seules crispations viennent de l’absence de traductions des dialogues en allemand et en russe, plutôt agaçants. Pour le reste on a une sorte de version lovecraftienne et fantasmée à la mode 1920 de la Guerre des Mondes d’une grande cohérence. Une belle prise de cet automne qui n’a pas à rougir face aux têtes de gondoles des grands éditeurs. Je vous invite vivement à tenter l’expérience… avant de voir la carrière de ce bel auteur décoller enfin.
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Revoilà nos vieux et nos jeunes partis pour un périple en plein réchauffement climatique. Toujours sous la forme de sketches mais cette fois au sein d’une sous-intrigue qui sert de liant, Mamie-soleil envoie le couple Loulou et Louloute à la recherche de la Mer, seul moyen de survivre à ce monde (et ces villes) réchauffés à mort. Mais voila t’y pas que ces cons de jeunes ont eu la même idée… C’est donc parti pour une course (pas très rapide) sur des avions (désaffectés), des bagnoles chaotiques et même à pied.
Si l’humour reste très efficace et les dessins tout aussi percutants, c’est l’apport d’une thématique bien actuelle qui donne une plus-value déterminante à cette prolongation tout à fait pertinente. En recentrant son bordel sur un duel touristique entre un duo de jeunes et un duo de vieux, l’auteur apporte un fil conducteur qui manque à beaucoup d’albums Fluide qui se contentent de compiler les histoires courtes. Ca paraît évident mais le strip ne fait pas un album et un gag non plus. Alors on reste bien sur dans des chapitres collés un peu abruptement et le n’importe-quoi humoristique reste le principal objectif de ce Level 3 de Gen war. Mais la critique en filigrane de nos comportements fait mouche et l’aspect post-apo renforce l’aspect prophétique réflexif, entre une attaque de zombies et une évasion du royaume des Manchots.
Avec une once de sujet et un grand talent comique, Mo/CDM réussit donc sa série et pour peu qu’il ajoute quelques personnages pour densifier un background encore famélique il aurait de la matière pour une série au long court. Improbable mais réussi!
Si vous ne connaissez pas Marc-Antoine Mathieu, bienvenue dans un monde expérimental, un monde où tout contournement du format BD est exigé, où les réflexions sur la forme et le fond sont permanentes et aboutissent sans doute au projet le plus extrême de l’auteur.
L’ouvrage absurde au titre à rallonge est ainsi tout simplement la plus petite BD du monde, littéralement de la taille d’une phalange, vendu avec une loupe afin de pouvoir lire les 88 pages de l’album. Passé le carton rouge à Delcourt pour l’impression en chine et le prix tout de même dissuasif pour un objet si expérimental (plus de vingt euros), on constate que l’on a affaire à un vrai album qui navigues entre le jeu de langue de Raymond Devos et les circonvolutions philosophiques sur l’infini et la finitude.
Il faut reconnaître que graphiquement, si l’auteur aime toujours jouer sur l’enchevêtrement des plans et des cases, utilisant zoom et dézoom avec une facétie ludique, la qualité du dessin laisse à désirer. A se demander si l’auteur n’a pas travaillé sur le format d’impression, ce qui serait un nouveau tour de force. Toujours est-il qu’une centaine de pages noir et blanc de débats surréalistes entre deux scientifiques voyageant dans les dimensions de l’infini et des pages ça fait quand même beaucoup pour un cerveau de lecteur BD. Une fois passé l’amusement formel, pas sur que vous lisiez l’intégralité de l' »histoire ». Mathieu a fait mieux visuellement parlant.
On pourra néanmoins savourer de vraies interrogations philosophiques qui débordent la diarrhée verbale dans laquelle les personnages sont conscients de se vautrer (la mise en abyme est une constante chez l’auteur). Projet aussi absurde qu’intéressant, ne trompant personne sur la marchandise (il est indiqué « Essai » sur la boite qui accompagne le livre), L’infiniment moyen… est bien entendu un OBNI qui fera date par la folie du projet plus que par son contenu. Et bon courage pour le ranger…
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Le duo de l’excellent polar lycanthropique Moonshine revient pour un magnifique one-shot nihiliste dont le titre français ne doit pas tromper sur une proximité avec le film de Jacques Audiard: la VO titre Blood brothers’ mother, bien plus explicite. La précision est utile car la construction de Brian Azzarello est particulièrement tortueuse, ce qui demandera une grande concentration pour suivre un récit dont le focus est tout le long incertain. Le choix de l’éditeur français de reprendre la police manuscrite de la VO pour certains textes narratifs ne facilite pas non plus, le lecteur devant jongler entre les bulles, les encadrés et les textes narratifs manuscrits.
Cette précision étant faite, on entame l’album somptueux de bout en bout avec un bandit sortant de prison et rejoignant ses comparses affairés à torturer un groupe de colons. Aussi violent pour ses propres affaires que refusant la cruauté gratuite, il décide d’aller récupérer sa compagne qui a refait sa vie pendant les années de bagne. Apparaissent alors les trois jeunes garçons, fils d’Anna, adoptés par le révérend Blood, un home bon dont personne ne souhaite connaître le passé. Laissés seuls après le départ de leur mère avec les bandits, ils entament un voyage dans les terres arides, croisant alliés comme détrousseurs. Un monde pas fait pour des enfants.
Alternant sèchement entre les séquences sur les frangins et celles suivant Anna et ses nouveaux comparses, le scénario pose le regard coutumier d’Azzarello sur un monde brutal, sans foi ni loi, celui de son pays dont on ne se lasse jamais d’ausculter la genèse ultraviolente. Les auteurs ne jugent pas leurs personnages. Ils décrivent du point de vue d’un enfant, neutre, qui cherche à comprendre le sens de l’existence, des relations humaines, se demandant ce qu’est le bien et le mal dans ce monde où toute morale est absente. La force du récit comme dans tout néo-western c’est cet enchaînement de péripéties souvent violentes, dont on ne peut tirer aucune conclusion. Le monde des hommes est comme la nature sauvage. Une mère qui abandonne ses enfants est-elle une mauvaise mère? Les choix sont-ils toujours utilitaires? Narré par l’ainé des frères Blood, le récit interroge sur la place de ses enfants qui ne connaissent pas leur père et recherchent leur mère. A qui sont-ils liés, peuvent-ils se choisir un destin et une filiation? Dans ce monde des possibles, c’est souvent la nécessité qui fait loi.
Cette histoire complexe tant par sa forme que par ses interrogations tire son avantage des planches magnifiques de l’argentin Eduardo Risso, qui quitte les encrages profonds et la filiation de Frank Miller sur 100 bullets et Moonshine pour des aquarelles de toute beauté. Posant de superbes ambiances dans des décors naturels, il montre sa précision sur certains visages en gros plan dont le réalisme tranche avec son style habituel proche de la caricature. Il montre ainsi sa grande technique, alternant plans larges et séquences d’action où pointe souvent la barbarie crue.
La ballade des frères blood fait partie de ces albums dont plusieurs lectures seront nécessaires pour en apprécier les subtilités et le sens voulu par les auteurs. Superbe néo-western dont on aurait aimé un déroulé plus fluide, il s’inscrit parfaitement dans la très intéressante ligne éditoriale Dstlry qui enchaîne les récits adultes exigeants débarrassés des vernis naïfs de la culture comics.
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A la conclusion de ce quatrième cycle du best-seller de Dorison et Meyer, il faut reconnaître aux auteurs le refus de laisser se reposer leur personnage avec un cap majeur que marque une conclusion inattendue. Laissé en fin de tome précédent dans l’obligation de sortir de sa neutralité cynique, Jonas Crow va devoir affronter la folle de dieu, sister Oz, pour sauver les belles âmes réfugiées dans la maison de Mister Prairie.
Volume après volume la force du dessin de Meyer ne cesse de nous subjuguer, en faisant un candidat naturel au statut impossible de meilleur dessinateur en exercice. La quantité de travail est sidérante et le dessinateur n’est manifestement pas lassé un instant de son séjour au pays d’Oz. Désormais complètement libéré de l’encombrante ombre de Giraud, la maître peut jouer de ses personnages pour ce qu’il est et non comme continuateur de Blueberry. Ce n’est pas une petite chose que d’être parvenu au statut de BD culte dans un créneau si chargé. Bravo aux auteurs pour cela et pour la franchise de leur engagement thématique.
Car si l’on lie inévitablement le sujet de l’obscurantisme religieux et de la guerre civile américaine au contexte actuel des Etats-Unis luttant contre le « roi Trump », le traitement ne tombe jamais dans la facilité et propose des scènes glaçantes de manipulation psychologique des foules et d’endoctrinement moral. Le sujet de l’homosexualité ayant été évacué lors du précédent opus, le script s’attarde sur le dilemme moral de l’avortement de cette femme pieuse et le duel verbal tout à fait savoureux entre le héros et la méchante. L’album s’ouvre sur un court prologue visant à justifier la posture radicale de sister Oz.
Le format reste un peu étroit pour développer de façon satisfaisante le profile de cette fascinante antagoniste (véritable réussite de ce cycle, contrairement au précédent) mais le traitement reste cohérent. Toujours en parfaite maîtrise du rythme et de l’équilibre entre action western et développement du sujet, Dorison achève son album dans un assaut où les adversaire se transforment un peu en vague de zombies inarrêtables. Pas le plus subtile mais face à une aussi fine gâchette que Crow il fallait bien ça pour créer de la tension…
Le charisme de l’undertaker reste sa plus belle arme et la facilité d’écriture du scénariste comme l’expressivité du dessin de Meyer suffisent à nous désarmer à chaque saillie du héros. L’enjeu amoureux en sous-texte que couvre ce cycle ajoute un supplément d’âme qui hisse le cycle d’Oz au sommer de la série, confirmant une alternance involontaire de cycles majeurs (L’Ogre et Oz) entre cycles plus faibles. Suffisamment prenant pour dévorer avec plaisir les albums sans l’impatience des saga à suivre, Undertaker reste au sommer des grandes séries populaires, selon moi plus facile d’accès que son glorieux ancêtre. A chaque génération son héros…
Litre sur le blog:
https://etagereimaginaire.wordpress.com/2025/10/30/undertaker-8-le-monde-selon-oz/
Alors que l'Undertaker fait le beau sur les têtes de gondoles depuis quelques années en trustant l'esprit de Blueberry, deux des outsiders les plus intéressants du circuit convoquent Trinita et Lucky Luke pour une série qui ambitionne rien de moins que d'incarner le succès de la série de Dorison et Meyer version Spaghetti. Si le titre ne laisse guère de doute et si la couverture est atroce, pas de panique, c'est bien l'esprit du personnage de Morris qui arrive dans l'Ouest avec un humour ravageur basé sur le running gag et la débilité des personnages.
Les frangins Junior et Senior sont embauchés par un puissant politicien pour kidnapper la fille de son adversaire afin de plier l'élection au Sénat. Si le plus gros des deux semble équipé par un muscle cérébral, le second est pourvu beaucoup plus bas... Sous la surveillance constante du frangin, il va déchanter en réalisant que la dite progéniture est une gamine de cinq ans et que les deux mauvais garçons vont devoir se coltiner toute le dortoir de l'internat dans une course poursuite où leur colle au train la moitié de l'armée de l'Union, des mariachi canadiens (!), mais surtout la redoutable Frau Bismark, intraitable jusque dans sa propension à fréquenter de près les latrines de tous les bleds de l'Ouest...
Ils ont bien du se poiler les deux auteurs à réaliser cet album complètement barré où l'absurde imprime chaque case et où les références cartoonesques permettent un rythme soutenu. Jouant au premier chef sur l'opposition entre les deux tempérament des frangins (le gros stratège finalement pas si malin et le grand débile mais pas si crétin), les auteurs savent s'inspirer (de la saga de Terrence Hill et Bud Spencer mais aussi de Luky Luke et d'Astérix) sans plagier. Les Dalton se transforment en méxico-canadiens et on n'oublie pas quelques coups de feu politiques sur l'esclavage ou la place des femmes dans cette belle société primitive. Etrangeté: les deux gugus sont équipés de gants blancs qui rappellent Mickey et les personnages de cartoon, façon de renforcer l'esprit dessin-animé de la série.
On se marre bien à suivre les dialogues débités à la gatling et on savoure les dessins certes rapides mais très élégants de Jean-Baptiste Hostache qui est à l'aise partout, en croquant cette suite de péripéties comme autant de sketch. C'est grossier comme Bud Spencer, ciselé comme un Lucky Luke et parfaitement calibré pour être une série annuelle à succès.
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2025/10/31/junior-et-senior/
Ce diptyque scandinave est la cinquième collaboration entre l’auteur (et éditeur) des 5 Terres et un dessinateur dont les illustrations libres ne cessent de nous ravir mais qui n’a jusqu’ici pas trouvé la série qui lui aurait permis d’exploser au grand public. La trilogie Robilar créée ensemble était sympathique, reste à voir ce que cela peut donner dans un registre bien plus dramatique.
Pour commencer il faut bien dire que l’intrigue est étonnamment banale et il faut tout l’art du dialogue du scénariste pour autoriser une lecture que l’on se surprend à avoir enchaîné une fois refermé, après un déroulement objectivement sans surprise. Il y a en réalité deux albums dans ce Hadarfell. Après une introduction plutôt engageante autant graphiquement que dans son traitement dramatique construit avec une certaine classe sur une alternance de flashback et d’intrigue principale, les trente pages suivantes sont franchement ennuyeuses jusqu’à une conclusion qui tourne en rond. Comme démuni d’intrigue secondaire, Chauvel oublie même de nous narrer d’autres lieux pour aérer un récit qui loupe son côté horrifique, notamment du fait d’un dessinateur clairement plus à l’aise dans le cartoon que dans le réaliste.
Les plus fervents amateurs de légendes vikings seront les plus tolérants, attendant le déclenchement d’une véritable intrigue au second tome mais je dois dire que le tout manque singulièrement de matière, un peu comme si les auteurs en étaient restés au pitch sans trop vouloir en dévoiler par crainte de ne pas tenir la longueur. Les planches elles-mêmes, plutôt agréables sur la première moitié, avec notamment un design de cité viking très frazetienne et un mystère entretenu autour du sort réservé à nos prisonniers, deviennent monotones dans les décors gris et enneigés.
La lecture de l’ensemble ne démérite pas grâce à l’expérience des deux auteurs. On choisira de leur laisser le bénéfice du doute sur la conclusion mais l’expérience peut également se retourner contre leur auteurs dont on peut attendre beaucoup plus au vu de l’offre BD…
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2025/04/21/le-roi-des-fauves-1-2-hadarfell/
En relisant la chronique du premier tome je réalise que j’ai été un peu rude. Non que l’histoire désormais achevée ne rebondisse véritablement sur ce tome de conclusion. Mais mon texte ne relevait pas suffisamment la qualité du travail du trio créatif. Car sur les deux albums on sent une véritable implication et un effort pour faire vivre en BD un matériau qui ne s’y prêtait finalement pas. Etait-ce une commande de l’éditeur ou une fausse bonne idée du directeur de collection David Chauvel (on n’est finalement jamais vraiment lucide quand on est aux deux manettes)? Mystère. Toujours est-il que le problème narratif ressort de façon plus criants sur cet album qui aurait dû composer un unique volume pour, peut-être limiter les failles du projet.
Car sans avoir lu le roman on ressent que sa qualité repose sur les dialogues et les tensions psychologiques entre personnages. Or l’artifice graphique ne suffit pas toujours en BD pour habiller des débats en focale courte. L’absence d’intrigue secondaire relevée précédemment se confirme ici avec des visions un peu artificielles ou des irruptions d’action lors de transformations, visant à dynamiser une intrigue linéaire.
Débarrassés du trio à la moitié de l’album on se retrouve dans la confrontation attendue entre le Roi des fauves et Ivar, qui donne tout loisir à Sylvain Guinebaud de se faire plaisir dans ses dessins animaliers (ou presque). Plutôt à l’aise pour adapter son style à un esprit rude et semi-réaliste, il fait ce qu’il peut, dans une minutie impressionnante pour habiller un décors décidément bien fade.
Si la tension et l’horreur psychologique de la perte d’identité sont très bien retranscrits, notamment au travers de très jolies et graphiques irruptions oniriques, le projet d’ensemble nous laisse un peu sur notre faim faute de surprises et d’avoir pu donner une véritable identité à une adaptation pas facile. Peut-être la BD donnera t-‘elle envie de se lancer dans un roman plutôt reconnu. Ce roi des fauves en version BD n’en demeure pas moins un projet très bien réalisé mais mal ficelé. Dommage.
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2025/10/06/le-roi-des-fauves-2-2-falko/
Parti sur cette lecture alléché par une couverture efficace et référencée dans le cinoche des 80’s, je tombe sur un très surprenant polar cynique et diablement mené dont l’ambition se cale sur les rails d’un certain Il faut flinguer Ramirez, excusez du peu! Sous un format généreux à la tranche toilée, on commence dans les bureaux d’une compagnie de trading, suivant un clone de Jordan Belfort qui réalise rapidement qu’il est le bouc émissaire d’un complot en perdant sa compagne, ses amis, son boulot et sa vie… Enfin sa vie pas tout à fait car le flambeur recèle des ressources insoupçonnées issues de son ancienne vie. Nous voilà avancer avec lui tout doucement dans le démêlage de l’affaire, dans une New York uchronique où tout semble noir, corrompu; traitre. La norme dans un bon polar en somme.
Surpris de ne voir que peu parler de ces food truck en mode Mad Max vendus sur la couverture, on coche les différents personnages badass montrés sur cette affiche à mesure qu’ils apparaissent, en réalisant progressivement que ce sympathique album est bien monté pour n’être qu’une introduction, les auteurs n’insultant pas l’avenir en dotant l’album d’un sous-titre permettant des prolongations. Ceci étant clarifié, on peut profiter d’une remarquable progression narrative qui ne se précipite jamais, sure de sa solidité et conforme aux attentes: un récit bardé de narrations désabusées à la première personne, des sursauts de violence inattendus, un héros au passé obscure mais solide, des trahisons, des gunfights, stock-cars, custom de bagnoles, et même de la boxe et… des zombies! Cela pourra vous paraître déborder mais tout est parfaitement à sa place, sans confiture, en temps et en heure.
Pour mettre tout cela en scène le dessinateur italien Edoardo Audino et sa coloriste Laura Cerutti font des merveilles, sous des encrages profonds magnifiquement colorisés en parsemant les planches de quelques effets vintage sans abus. Pour un premier album (en France) le travail est tout à fait pro et participe grandement à l’immersion dans ce projet qui avait tout de l’album d’exploitation et parvient à se dégager de la masse pour s’afficher fièrement comme un des candidats à l’album de l’année, tout simplement.
Avec ce superbe équipage et une confiance solide dans le potentiel d’une future série, Nicolas Larry montre une nouvelle fois, après son très bon Terres d’Ynuma, qu’il est un scénaristes sur lesquels il faut compter actuellement. On est pas loin du braquage de Calvin!
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N’étant pas Metal, ni Death, ni Hard, ni rien du tout, j’avoue avoir découvert cet album (le troisième de Daniel Warren Johnson) dans la peau d’un entomologiste amusé. Je grille pour l’occasion la priorité à notre spécialiste de DWJ, Dahaka qui voue un amour irraisonné pour cet attachant auteur indé…. Sortie il il y a huit ans (en 2020 chez nous), cette mini-série a ouvert les portes du prestigieux Black Label à l’auteur et Delcourt surf sur la nouvelle notoriété de l’artiste, auréolé d’un Eisner pour Do a power bomb et embarqué sur le populaire Energon Universe, pour ressortir l’album.
DWJ est un américain, un vrai, influencé par des années 1980 qu’il n’a pas connu, une sorte de grand gamin qui s’éclate à la guitare, à regarder du Catch, à jouer avec ses bonhommes Transformers et à écouter des K7 audio sur un vieux waklman. Il n’est alors pas surprenant de trouver dans Murder Falcon une atmosphère à la Stranger Things. Pourtant, en vérifiant la chronologie on réalise que la BD est sortie avant la saison 4 de la série star de Netflix et l’arrivée de l’iconique Eddie Munson, l’iconique rôliste métalleux. Paru chez Skybound, la compagnie de Robert Kirkman, grand manitou des comics nostalgiques des jouets et esprit 80’s, dont l’actuel Energon univers, Murder Falcon ne trompe pas sur la marchandise: des monstres et du Métal!
L’idée WTF est originale et efficace, en transposant le thème de l’équipe de super-héros en un groupe de Hard convoquant des esprit du Métal par l’puissance et la sincérité de leur jeu. Très à l’aise dans les séquences d’action, DWJ insuffle une énergie à ses planches qui gardent un rythme soutenu dans ce combat de la Terre contre ces monstres franchissant un portail ouvert par la peur. Résolument post-apo, le récit reste sombre par bien des aspects, l’auteur ne refusant aucun drame pour nous embarquer dans son odyssée bruyante. Que l’on soit perméable à l’esprit du métal ou non, il est indéniable que l’univers fantastique inventé pour l’occasion est riche et guère plus absurde que mille autres récits de faille entre les mondes. Comme des Power Rangers, chaque membre du groupe est ainsi accompagné d’une créature puissants qui affronte de véritables Kaiju (DWJ assume l’aspect patchwork en insérant sans aucune autocensure tout ce qui lui fait envie, jusqu’au porte-avion bardé de Boomers…).
Un brin linéaire, l’intrigue si elle ne nous surprend pas nous embarque pourtant avec l’énergie de la passion et des designs très réussis qui montrent que sous un aspect quelque peu fruste, le trait de DWJ est très précis et nous emmène où il veut. Dans ce joyeux bordel on a très envie de mettre du gros son et d’aller découvrir le reste de sa biblio.
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Le redoutable duo Eacersall/Scala continue sur une lancée sans faux pas depuis leur fauve à Angoulême sur Gost111. Toujours la même recette, toujours la même réussite narrative: les techniques scénaristiques du cinéma, le fond issu des expériences de Scala dans la police. Cette fois ils nous convient non pas dans les méandres du Dark Web (comme avait pu le faire Rick Remender dans son glaçant Une soif légitime de vengeance) mais plutôt dans les expériences dangereuses d’une lycéenne qui n’a pas froid aux yeux.
D’abord présentée comme militante marquée par l’histoire de sa mère, iranienne réfugiée en France, que le sentiment d’impunité de son âge incite à repousser les règles de sécurité d’une activité qui semble aussi excitante que sans risque, Roxane se complexifie sous nos yeux. Sous les caryons simples mais élégants du débutant Jerôme Savoyen dans un style manga, on suit une jeune fille pleine d’assurance et de morgue, dans une famille aimante et sans difficultés particulières pouvant expliquer son activité. Et c’est toute la richesse de cet album que l’on dévore de bout en bout que de maintenir tout le long une complexité des personnages insaisissables. Rejetant tout manichéisme, le scénario interroge les motivations et les réactions de Roxane et de son comparse du Dark Web sans forcément donner de réponses. Car les personnages eux-mêmes , comme dans la vie, ne savent pas toujours pourquoi ils réagissent de telle manière. Des pistes sont ainsi lancées pour essayer de comprendre: l’histoire familiale? Pas vraiment car sa mère est arrivée simplement par avion comme réfugiée. Ses troubles psychiques? Peut-être, mais ces incidents sont anciens et sont peut-être un prétexte pour des choix simplement liés à l’adrénaline. Plutôt stoïque, on ne sent pas vraiment cet attrait du danger chez Roxane…
Tournant autour de ce personnage central, parents, policiers de la brigade cybercriminelle ou associés vont tenter de cerner cette jeune fille insaisissable. Sans véritablement détailler l’univers des cybercriminels, sans non plus décortiquer la psychologie adolescente, IRL est néanmoins un peu tout cela ficelé brillamment par des auteurs en pleine maîtrise de leur art.
Après la police scientifique, les mules ou les indics, le duo a le mérite de renouveler ses collaborations graphiques à chaque album ce qui permet de changer d’univers visuel tout en continuant notre immersion dans les mille et une facettes de la criminalité et de la police, deux éléments essentiels permettant surtout d’observer une réalité de la vraie vie des vrais gens. Ce que reste le genre Polar en définitive.
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2025/09/02/irl/
Hervé Kempf est une figure majeure du journalisme critique en France. Suivant les pas d'un Edwy Plenel, faisant ses classes au Monde où il a assumé un engagement syndical vis à vis d'une orientation d'accompagnement du système, il co-fonde le journal écologiste Reporterre avant de s'y consacrer pleinement lorsqu'il quitte Le Monde. Auteur d'une quinzaine de livres, il adapte et mets à jour dans cet album BD son ouvrage de 2007 "Comment les riches détruisent la planète".
Le dispositif BD est connu et très proche du best-seller de Jean-Marc Jancovici Le monde sans fin: en mettant en scène les auteurs au milieu de figures historiques, de graphiques et de scènes humoristiques, il s'agit d'illustrer visuellement un propos parfois technique et très chiffré. Contrairement à Jancovici (auquel il s'oppose jusqu'à l'intégrer dans l'album) en revanche, Kempf assume une position radicale qui dépasse allègrement l'exposition des faits en montrant une évolution croissante de nombre d'écologistes qui clament la fin de l'information pour la lutte citoyenne face à un système capitaliste suicidaire qui se radicalise dans son refus de tout aménagement. Or l'auteur est très clair: il ne s'agit pas d'un aménagement mais d'une bascule historique qui serait nécessaire (où il rejoint Le monde sans fin sur ce point).
L'originalité du propos est de rappeler le poids pas du tout statistique mais tout à fait quantifiable du mode de vie des ultra-riches sur la crise climatique et la crise sociale et politique qui l'accompagne. Hervé Kempf dépasse alors le seul champ de l'écologie et de la justice sociale pour nous montrer l'alliance de fait du Capital (et de ses dirigeants) avec le populisme d'extrême-droite pour la préservation d'un ordre mis en danger par le choc climatique. Les évolutions sécuritaires et politiques constatées depuis plusieurs années sont une conséquence directe du risque encouru par l'ordre capitaliste. Actant comme nombre d'écologistes raisonnables l'échec de la stratégie des rapports scientifiques, il cite Nelson Mandela qui proclamait (dans les pas des Constituants de 1793 et des Pères fondateurs américains) la nécessité de la résistance violente lorsque les autres méthodes ne fonctionnent pas et que le pouvoir nous y force.
L'attaque sur les 0.01% peut paraître facile et défouloir, il demeure que la mise en cohérence de l'ensemble des éléments de la crise que nous visons (crise politique, autoritarisme et répression des contestations populaires, crise climatique, crise budgétaire, montée du fascisme, sécessionnisme,...) est très bien faite et convaincante.
Intriquant les enjeux écologiques, démocratiques et économiques, Kempf propose une vision d'ensemble et nomme les choses, comme ce "capitalisme despotique" que nombre de penseurs ont annoncé depuis le XIX° siècle. En sourcant largement ses chiffres et en concluant son propos par la nécessité d'une perspective positive pour sortir d'une résistance mortifère, l'auteur fait une démonstration courageuse et impliquante. Aux rêves citoyens!
L’album était calibré pour être une sortie majeure de l’an dernier et il l’a été, porté par des louanges médiatiques comme sait les organiser la maison Casterman. La fabrication d’un beau volume large appuyé sur la plus belle couverture de 2024 et le nom du scénariste d’Undertaker et du Château des animaux avaient de quoi attirer le client en librairie sur une histoire dont Dorison semble se faire une spécialité: les chroniques personnelles colorées par les années cinquante.
Et il faut dire que le récit nous transporte là où il est attendu, dans les les assiettes d’une grande table, ou plutôt d’un grand cuisinier officiant secrètement aux fourneaux d’une modeste auberge. On est dans un genre balisé et savoureux agrémenté de visuels d’assiettes régulièrement jetées au lecteur comme un appel de la salive. Comme souvent chez le scénariste, la science narrative et les dialogues sont parfaitement organisés, appuyés sur un duo éponyme qui fonctionne de façon quelque peu déséquilibrée. S’ouvrant sur le coup de sang du cuisinier qui jette sa vie étoilée aux flammes, l’album s’organise ensuite principalement autour de itinéraire d’un garçon fade peinant à s’extraire de l’étouffement familial. On comprend ses difficultés mais la faiblesse scénaristique du personnage visant à créer une confrontation de style avec le truculent et bien nommé Cyrano crée quelques longueurs à la lecture d’un album dont cinquante pages de moins auraient peut-être permis de densifier l’histoire.
Construite en quatre chapitre, la BD voit de nombreux aller-retour émotionnels d’Ulysse, régulièrement conquis par son nouveau monde et ses relations (l’aubergiste, la belle jeune fille qui l’attendra tout au long de l’histoire et le cuisinier) avant de retomber dans la toile d’un destin incarné par un père froid et autoritaire dont le fils est un outil pour régler ses propres problèmes dynastiques. Le procès en toile de fond ne sera guère le sujet principal mais plutôt l’illustration de l’ambition dévorante d’une famille pour qui tout tourne autour du pouvoir et de l’argent. Devant le risque de chute (en parallèle à celle choisie de Cyrano) on comprendra l’influence originelle d’un fondateur, le grand-père, qui déterminera le destin de chacun. Le travail émotionnel est sur ce point remarquable de la part du scénariste, les failles de chacun des univers se renvoyant un écho. Seul Ulysse semble ballotté comme son illustre homonyme entre les flots du destin et jamais vraiment en capacité de choisir, ce qui devient lassant et problématique pour un personnage principal. Heureusement cette faiblesse est contrebalancée par une construction huilée et des personnages secondaires pléthoriques et très réalistes.
Graphiquement Stephane Servain (vu jadis sur l’Histoire de Siloë et l’Esprit de Warren, deux très bonnes séries Delcourt) propose de superbes décors et une colorisation de premier ordre qui habillent élégamment la recette. En revanche lorsqu’on se pose sur les détails et les visages on sent les limites du dessinateur avec des visages très proches et peu expressifs du fait d’une économie de traits dus à son style. Plus gênant pour un album sur la cuisine, le dessin des assiettes et séquences de fourneaux sont imprécis et s’appuient principalement sur les teintes de couleur.
Belle histoire sans doute un peu diluée mais truffée de renvois subtiles et très intéressants sur les ressorts psychologiques des personnages, Ulysse & Cyrano est une belle BD qui immerge plus dans un terroir et une liberté épicurienne qu’un book de cuisine graphique. Peut-être un peu sur-vendu du fait d’une partition graphique que j’attendais plus inspirée et de ses longueurs, il reste dans la moyenne des œuvres de Xavier Dorison, c’est dire très bonne.
Lire sur le blog:
https://etagereimaginaire.wordpress.com/2025/08/25/ulysse-cyrano/
Pour éviter toute mauvaise surprise, l’aspect youtubeuse du personnage éponyme n’est là que pour introduire l’album alors qu’une équipe de télé suit celle que l’organe de communication de l’administration Kurde de Syrie met en avant comme l’image des combattantes kurdes modernes face à Daesh. Le reste de l’album est l’histoire d’une petite troupe de soldates affrontant les barbus dans des ruines urbaines.
En adoptant un ton léger Aurélien Ducoudray dédramatise immédiatement le propos et noue permet de pénétrer dans cet univers où les relations humaines sont douces et très loin de ce qu’on imagine d’une zone de guerre. Très pédagogique et réaliste, le scénariste structure le récit dans l’apprentissage d’une certes brillante snipeuse mais tout à fait novice qui apprend au contact de ses sœurs d’arme. Les barbus on les voit très peu, et les personnages se déplacent essentiellement dans des décombres incroyablement dessinés par un Sébastien Morice qui reconnaît que dessiner des ruines « solides » est peut-être encore plus important que de croquer une ville sur pied. Sa formation en architecture permet un réalisme et une lisibilité saisissants et d’éviter la monotonie d’un cadre assez redondant.
L’apport du personnage de Surkheen, gamine squattant avec les combattantes pour échapper au conservatisme de son village, est essentiel, tant pour son aspect comique que pour aérer intelligemment la BD et ne pas se restreindre au récit de tranchée. Distillant au détour d’un dialogue la complexité du contexte, des techniques guerrières à la nécessité de préparer l’après conflit dans une société ancrée à la tradition et pour laquelle les idées très avancées du Rojava (nom de la province autonome du Kurdistan syrien) semblent un peu trop révolutionnaires, le scénario nous happe avec un grand plaisir de lecture.
Réussite totale, aussi belle que bien écrite, Rojava est un nouveau carton de Sebastien Morice et nous laisse impatient de lire la suite. Peut-être un Coup de cœur dès le prochain tome…
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https://etagereimaginaire.wordpress.com/2025/08/27/rojava-1-2/
La magnifique et inattendue surprise de 2023 (que nous classions comme un des albums de l’année), Alva se déclinera donc en trilogie puisque cette Odyssée annonce une conclusion à venir sous le même format. On retrouve les mêmes auteurs aux commandes d’une même quête bourrée d’action et d’une inventivité graphique toujours remarquable et très originale, rappelant le dynamisme d’un Pierre-Henri Gomont. Ne perdant pas de temps, les auteurs nous présentent le nouveau cadre des héros, les mal associés Alva et Mini, immédiatement explosé par les missiles et la folie meurtrière d’une méchante foldingue très réussie. Un peu frustrés par la très brève présentation du nouveau contexte, le rythme endiablé qui fait le sel de cette saga finit par nous faire perdre quelque peu la magie de l’ensemble, comme une bande annonce effrénée qui ne prendrait jamais le temps de se poser.
Heureusement, l’art de la mise en scène absolument brillant d’inventivité et d’aisance suffit à justifier la prolongation d’une aventure en deçà de son premier tome. Les auteurs abordent pourtant un certain nombre de sujets intéressants comme les yacht de millionnaires (avec une claire influence de la palme d’or Sans filtre) mis en regard de l’expérience des canots de migrants, mais aussi la bêtise des monarchies scandinaves, le marché des fourrures et le délire Ikea.
En enchaînant les séquences sans véritablement d’autre liant que les péripéties, on perd le fond mythologique qui alimentait Alva dans la nuit. On a le sentiment que les auteurs se sont pris au piège de la course au rythme alors que dès les premières pages l’idée de magie avec les Djinn et la fleur de Lazare permettait de remettre en selle une Alva qui apparaît ici effacée et peu intéressante face à un Mini désormais doté de capacités surnaturelles. L’apparition d’une maman agent de l’ombre ne suffit pas à dominer une intrigue qui finit dans un feu d’artifice certes superbement dessiné mais qui nous laisse un peu épuisé et sans grandes réponses et surpris par l’inoffensivité de la rancoeur d’Alva pour sa génitrice. On pourra se consoler en imaginant que Hansen et Studsgarth en auront gardé suffisamment sous le coude pour un final grandiose. Reste des interrogations sur le statut de cet épisode intercalaire qui paraît plus d’opportunité que réellement pensé, comme le montre le retour du Petit Peuple en toute fin d’album en mode Cliffhanger.
Pour ne pas rester sur une note sombre on rappellera la qualité de la réalisation et des enchaînements qui font parmi ce qui se fait de mieux actuellement en BD. Odyssée satisfera probablement ceux qui auront craqué pour Dans la nuit mais peinera peut-être à convaincre ceux qui découvriront les auteurs sur ce second volume.
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Chronique pour les tomes 1&2
Si Yan se démarquait par un rythme qui prenait son temps et un soin apporté au décalage de ton, de temporalité et d’une bonne dose de mystère, on peut dire que Baby, réalisé douze ans avant, assume son premier degré bourrin et sexy. Il est intéressant à ce titre de comparer l’évolution dans la subtilité entre les deux séries, le fanservice appuyé de Baby ayant laissé place à plus de variété dans la mise en scène d’action sur sa dernière série. Reste une technique graphique déjà au sommet et qui justifie à elle seule la lecture d’une trilogie qui va en amélioration scénaristique à chaque tome. Après un prologue badass qui n’a rien à envier aux meilleurs introductions des blockbusters américains, le titre peine un peu à s’extraire de son dessin et des fesses magnifiques d’Elisa. Heureusement que l’auteur l’accompagne d’un robot médical qui apporte sa part d’humour réussi par le décalage entre le mauvais caractère de l’humaine et le premier degré logique du robot qui rechigne à la violence alors qu’il est doté d’une arme destructrice dont Elisa abuse dans son combat contre les robots. Le design de ceux-ci est encore une fois tout à fait réussi dans son mélange techno-organique qui évite l’aspect horrifique grâce notamment à un dessin classique qui rend esthétique chaque parcelle de case. Associant textures très fines à bon escient sur des dessins très hachurés, Chang Sheng est en complète maîtrise de ce que devrait être tout manga!
L’histoire de Baby est bien moins ambitieuse que celle de Yan mais comporte déjà des éléments marquante de l’auteur: l’influence américaine avec la troupe de soldats et les engins militaires de l’Oncle Sam, les robots tout puissants qui créent une tension permanente malgré l’aspect héroïque d’Elisa et leur côté interchangeable, l’IA et la menace sur l’humanité… Un peu courte niveau intrigue, la première partie déroule son action paroxysmique et flatte les rétines avant que le second volume n’introduise, notamment dans sa dernière partie, de nouveaux éléments qui viennent enrichir l’origine des Baby, le rôle des différents personnages et, enfin, une adversité qui promet un volume de conclusion beaucoup plus fort. Il ne faudrait ainsi pas s’arrêter aux impressions du premier volume pour voir monter une vraie belle histoire SF à la parution très compacte. On pourra faire la fine bouche pour considérer ce Baby effectivement moins abouti que le carton de l’an dernier mais il ne faudrait pas oublier le grand luxe de l’édition, des planches sans aucune fausse note (y compris sur les décors, souvent parent pauvre des orfèvres du dessin), bref, une qualité générale très au-dessus des manga moyens.
Avec son fanservice qui évite la vulgarité, son amour absolu du cinoche hollywoodien et ses intentions tout à fait intéressantes, on pardonnera les quelques imperfections pour profiter du plaisir pur qui permet de prolonger la découverte d’un dessinateur majeur et l’on remercie Glénat de mettre les moyens pour sa découverte du grand public occidental.
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Après une étonnante série d’albums de grande qualité qui ont installé son esprit aussi acide que drôle auprès du grand public, Bruno Duhamel s’associe depuis deux ouvrages avec des collègues, histoire de souffler un peu sur la réalisation de ses BD. Si la précédente nous faisait nous interroger sur l’abandon du scénario par celui qui a brillé en solo, l’association cette fois avec le très bon David Ratte au dessin, retrouve l’esprit original mélange d’absurde et de satire socio-politique méchante.
Avec sa technique invisible sous un style semi-réaliste mais redoutablement juste, Ratte se fond totalement dans le style Duhamel en dressant des planches au mouvement permanent et au comique de situation tranchant. S’autorisant quelques paysages esthétiques ou plans oniriques, on surprend sur certains personnages un réalisme inattendu qui donne envie de voir ce qu’il pourrait donner sur un basculement dramatique… En attendant on plonge immédiatement dans la relation très bien écrite entre les deux personnages où l’on retrouve la plume acérée de Bruno Duhamel. Les dialogues impactent immédiatement avec des punchlines efficaces et l’action verbale succède à l’action musculaire pour un run sous l’humanisme forcené des auteurs. Ce qui démarque Whisky du reste des BD humoristiques c’est bien sur son cadre social qui aborde sans détour la réalité des SDF. Mordant jusque dans un racisme facile de Théo qui use de sa supériorité organisationnelle, l’album peine en revanche à nous décrocher la mâchoire derrière le running-gag des publicités voulues en contrastes avec le quotidien des clodo. On ne peut pas faire mouche à tous les coups.
Aussi brillant dans leur maitrise graphique que dans des dialogues incisifs à chaque instant, les auteurs de Whisky font mouche en brisant l’anonymat des sans domicile et en nous jetant au visage la réalité des réfugies de guerre au-delà des chiffres. Sans jamais renoncer à la dénonciation des petites bassesses humaines ils n’en oublient pas non plus de rappeler que dans ce sombre quotidien des individus (… et des chiens) peuvent briser l’inéluctabilité de l’isolement répressif. Un bien bel album engagé de deux beaux esprits. En attendant l’album solo de Duhamel à venir également chez Grand Angle.
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Avec le statut de candidat officiel au prix de meilleure couverture de l’année, un thème qui réussit le pari de lier la gloire littéraire (les trois mousquetaires) et la figure héroïque du général de Gaulle et une double édition de toute beauté, ce premier tome d’une trilogie historique a tout pour emporter les faveurs du lectorat. Quand d’autres scénaristes alignent les titres plus rapidement qu’une mitraillette, Xavier Dorison égraine d’excellentes séries courtes ou au long court dans une parfaite alchimie avec ses dessinateurs et un respect mutuel évident où les artistes donnent le meilleur d’eux-même, dans la tranquillité d’un succès assuré.
Si l’on connaît la qualité imparable de ses textes et de ses constructions, le scénariste du Troisième Testament a aussi le grand talent de hisser des auteurs à leur meilleur. Car si la mise en scène et les dialogues inspirés par la gouaille du général et par les films policiers du patrimoine national sont le gros point fort qui portent ce projet, le travail graphique collectif de Julien Telo (au dessin), Gaetan Georges et Yoann Guillo (aux couleurs) est en tout point remarquable et procure un grand plaisir de lecture, dans le cadre pourtant austère des rues parisiennes et des chambres de bonne. Issu de la génération Lauffray avec les Timothée Montaigne, Ronan Toulhoat ou Robin Recht, le dessinateur qui a fait ses armes sur le très qualitatif Elric a sous la main la série qui pourrait faire de lui un des cadors du neuvième art. Artisan appliqué, Telo manque encore par moment d’un style propre et hésite entre un style réaliste et des expressions humoristiques mais réussit parfaitement à reproduire les trognes du cinéma d’antan et insère les figures historiques sans heurts.
Et il faut de l’imagination pour animer ce qui a tout du théâtre d’ombre et de lumière, dans lequel Xavier Dorison parvient à allier l’aspect historique qui densifie l’intrigue banale de portes-flingues bourrus et la reconstitution d’une époque plus réaliste qu’une carte postale. Nous faisant visiter l’intimité des gorilles comme les secrets du Conseil des ministres, le scénariste nous plonge en plein cœur des jours qui vont marquer l’histoire, n’hésitant pas à aborder la question algérienne et le racisme colonial de l’époque, sans militantisme mais avec la froideur clinique de l’historien.
Complexe et rondement menée sous la forme d’une chronique policière, cette ouverture se dévore avec un amour des personnages et l’utilisation parcimonieuse de l’ombre du général que l’on n’aura pas la frustration de ne voir que passer. Véritable acteur de la pièce, de Gaulle apparaît dans toute son intelligence classique, sans faux hommage mais avec la vérité d’une documentation appuyée sur les mémoires des véritables gorilles du général et d’archives. Une excellente BD finement ciselée qui sent déjà le classique.
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C’est la fête aux éditions collector de classiques du manga cette année! Après la sublime et très grande édition de Berserk, voici le plus badass des vampires chasseur de vampires qui revient dans une édition à la jolie couverture ésotérique mais tout à fait famélique en bonus. Hormis un plus grand format et un papier blanchi de qualité, Delcourt est et service minimum pour ce premier double volume. La principale qualité de cette ressortie est donc bien de remettre au gout du jour une série plutôt appétissante dans son esprit série B assumé jusque dans des dessins déformés à l’extrême, comme façonnés par une esthétique d’Animation. Immédiatement on sent l’inspiration de Masamune Shirow (Appleseed, Ghost in the Shell) dans les visages et des corps qui à leur tour influenceront Arakawa sur Fullmetal Alchemist trois ans après. Pour son âge, les dessins sont franchement intéressants et l’auteur apporte son propre caractère jusque dans des aberrations techniques qui passent finalement très bien et s’appuient sur quelques inspirations visuelles particulièrement saisissantes. On regrettera simplement une pauvreté abyssale des décors, mais l’économie de moyens ayant été mise sur l’action et les premiers plans on s’en accommodera.
L’intrigue a proprement parler ne brille pas par une originalité folle ni pas une finesse (notamment dans des dialogues qu’on pourra estimer mal traduite…?), en alignant les affrontements contre des adversaires qui ne servent qu’à démontrer la toute puissance du héros de l’histoire, le vampire Alucard (anagramme miroir de Dracula). Mais on est là pour voir du sang, des grosses pétoires et des baston XXL entre organisations occultes et on en a pour son argent avec un lore plutôt rapidement installé.
Sans avoir inventé l’eau chaude, Hellsing est fun, aborde des idées radicales comme cet affrontement mortel entre forces catholiques et forces protestantes anglicanes et un anti-héros qui s’il s’allie aux humains (on ne sait pas encore pour quelle raison à ce stade) reste une ordure immortelle qui ne s’encombre pas de bonne morale dans ses actions où les dommages collatéraux sont nombreux. A mi-chemin entre FMA et la série française Cross Fire (qui s’est peut-être inspirée par le manga…), ce Hellsing rappelle ce que les années 1990 ont apporté de très rock’n’roll, avant la massification des titres manga.
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Habitant tous deux en Suède, le scénariste Sylvain Runberg et le journaliste Olivier Truc collaborent depuis plusieurs albums sur des sujets de politique-fiction. Ils expliquent en préface que le projet remonte à 2015 et trouve son origine dans la vague migratoire que les pays d’Europe du Nord et du Centre ont dû gérer, avec les conséquences politiques majeures qui arrivent aujourd’hui avec la montée de l’extrême droite dans des pays où il n’existait pas. C’est le moment de vous avertir sur le sujet de l’album qui ne porte aucunement sur l’accident nucléaire et ses conséquences comme je l’avais cru de prime abord, mais bien (et de façon insistante) sur la problématique des réfugiés, de leur accueil et de la cohabitation avec les populations autochtones.
Pour faire bref, l’unique concept de l’album est l’inversion des rôles, faisant des français des réfugiés subissant les affres du confinement et de la gestion de la pénurie. L’idée, guère original, est intéressante, pour peu qu’elle soit développée. Et c’est à que le bas blesse dans ce double album, bien trop long, qui adopte une approche journalistique avec une construction par trop étroite. S’ouvrant sur l’avant accident en compagnie de la famille que nous allons suivre tout le long, l’intégralité de l’album se déroule dans le huis clos du camp, avant de basculer brutalement en fin d’album à Paris sur les conséquences politiques de l’évènement au milieu des membres du gouvernement. Maladroitement, les auteurs insistent sur la souffrance psychologique d’être déraciné, de risquer la mort du fait des radiations, invisibles, associée à l’inimitié pas très subtile de bande d’allemands racistes. Cerise sur le gâteau, ils créent un drame familial inintéressant qui ne fait qu’ajouter du pathos avec des personnages avec lesquels on a du mal à avoir de l’empathie. Quelques séquences suivant les problématiques de la gestion du camp sont intéressantes, avec notamment l’immiscions d’entreprises fleurant une main d’œuvre nécessiteuse et peu chère, et des éléments de thriller suivant de mystérieuses agressions laissent espérer une intrigue à laquelle s’accrocher.
Hésitant à traiter le sujet dans un aspect documentaire, les auteurs restent à la marge du thriller d’anticipation sans grand chose pour aboutir et nous balancent un complot politique en toute fin d’album, qui tombe comme un cheveu sur la soupe et rate l’effet cliffhanger recherché. Appuyé sur des dialogues très peu subtiles et un dessin mal à l’aise dans une pauvreté de décors difficile à varier pour le dessinateur, ce premier tome est pas loin du ratage en restant à la base de son concept sans trop savoir qu’en faire. Plus récemment l’Islander de Ferey et Rouge traitait d’une autre manière un sujet proche, avec une implication émotionnelle bien plus intense et une narration bien plus intéressante. Le second tome arrive à la rentrée après deux ans de gestation. A moins d’un sursaut scénaristique il est peu probable qu’il fasse partie des cartons du tunnel automnal…
Après deux premiers volumes enchaînés par les Humanos l’an dernier, voici rejointe l’édition américaine (parue entre 2022 et 2024) avec une étape majeure dans la quête de Bianca qui parvient enfin en la cité d’Atlas où elle va savourer les bienfaits de la Lumière avant de réaliser que dans ce monde décidément bien peu manichéen il vaut mieux se méfier des apparences… Avant toute chose je tiens à signaler nos chers lecteurs que nous avons appris le placement en liquidation judiciaire de l’éditeur (pour sa partie française tout au moins), ce qui s’inscrit dans un contexte de compression du marché de l’édition BD et plus globalement dans l’histoire économique compliquée de la maison fondée par Moebius, Druillet et Dionnet. Bien que la communication de l’éditeur indique un suivi des séries entamées (peut-être via une revente à une autre maison) et le maintien du Mook Metal Hurlant, on peut s’attendre à une pause dans la parution de la série de CROM et Freedman…
L’épisode précédent avait vu le Birdking défait par la destruction de la lame qui lui donne vie, après avoir éliminé l’un des Spectres d’Aghul. Comme une progression des ténèbres vers la Lumière, la série voit Bianca traverser une mise à l’épreuve, confrontée à une apparence flatteuse du Père de Tout avant de réaliser que les doutes de ses amis ne sont peut-être pas si infondés. Face à la menace terrifiante des légions d’Aghul massées aux portes de la Cité, c’est l’espoir tout simplement qui est interrogé. Car si l’adversaire du Nécromancien n’est pas plus respectable, comment lutter pour sa liberté? Est-ce l’amitié sincère de ceux qui ont traversé des épreuves ensemble ou l’esprit insoumis des Sindaréens qui détiennent le savoir des armes enchantées, qui permettront à Bianca de trouver sa place dans ce monde en guerre?
Poursuivant le développement de leur mythologie, Freedman et Crom marquent des points sur les mêmes éléments de mise en scène et quelques visions épiques mais affaiblissent l’action faute d’un héros absent tout le long du volume et d’un huis clos qui empêche l’aération des paysages variés. La Cité est certes très bien mise en valeur et la tension dramatique liée à la Guerre et à l’inquiétant Patriarche de la Lumière est maintenue, mais dans l’ensemble on sent une petite baisse de régime. L’étape était nécessaire et dans le cheminement de Bianca ce volume reste pourtant essentiel.
Avec une ouverture attendue mais bien menée, Birdking reste une saga très solide n’attendant plus que sa conclusion, qui a tout pour être flamboyante. Au vu de ce que nous ont proposé les auteurs jusqu’ici on cherche des raisons de douter.
Quand tant de personnages iconiques de la BD américaine ont mené leurs auteurs au firmament de la gloire, Dave Stevens et son Rocketeer, hommage semi-parodique aux comics pulp des années 1930, garde pour lui une influence majeure mais semble laisser son auteur dans l’anonymat. Pourtant adapté rapidement au cinéma par le compagnon de route de Spielberg, Joe Johnston (par ailleurs réalisateur du premier Captain America), le personnage paraît entre 1982 et 1989 après de compliqués aléas éditoriaux, avant que Walt Disney ne prolonge le personnage en comics après la sortie du film, avec deux grands noms du dessin. IDW publishing récupère les droits et décide de publier en 2011 l’album chroniqué dans ce billet, qui convoque une belle série d’artistes pour de courts épisodes découplés.
Outre quelques belles découvertes visuelles (malgré l’âge des planches), c’est le ton et les deux personnages principaux que sont Cliff Secord et sa dulcinée Betty qui retiennent l’attention. Loin du formatage macho des comics classiques et de l’époque abordée, on présente un héros jaloux et bagarreur souvent sauvé par les poings de sa chérie, très sexy actrice qui ne recule devant aucune petite tenue pour décrocher des rôles. Femme forte et indépendants bien que résolument amoureuse de son idiot de pilote, elle assume son corps et ses décisions et les séquences montrent régulièrement le décalage entre des mises en danger (par des gangsters ou des prédateurs sexuels) et l’intervention catastrophique de Cliff Secord.
Avec une variété de traits, cette anthologie réhaussée par de superbes couvertures des plus grands noms de la BD américaine (et les sublimes couvertures d’Alex Ross!) est une belle découverte qui donne envie de connaître les pages originales (les deux séries initiales seront publiées dans la foulée de ces Nouvelles aventures par Delcourt). Avec ses intrigues simples, son design absolument parfait équipé de sa veste cuir et son pantalon Jodhpur, le Rocketeer attire immédiatement la sympathie, notamment du fait de son ton décalé qui tranche avec la dramaturgie apocalyptique actuelle. Reflet d’une insouciance, d’une naïveté de l’Amérique des années quarante, on savoure les affrontements aériens contre des adversaires nazi (évidemment) ou japonais, les bourre-pifs envoyés et reçus par ce sang chaud de Secord, mais surtout on tombe amoureux de cette Betty incarnation de la femme moderne qui n’abandonne pas son romantisme lorsqu’il s’agit de renvoyer avec sa jeune acolyte tous ces messieurs à leur animalité et leur bêtise.
Absolument moderne, résolument rétro, la lecture de ces pages fait immédiatement comprendre pourquoi le titre malgré sa très courte parution, a atteint une telle aura dans le milieu des créateurs.
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Continuant sa destinée avec succès après le départ des auteurs historiques, Thorgal a bien succombé aux sirènes du commerce avec l’apparition de plusieurs séries dérivées mais qui visent avant tout à développer l’univers. La mode des spin-off et one-shots hommages reste très forte et Le Lombard a fini par ouvrir cette Thorgal Saga dont les annonces de volumes restent homéopathiques jusqu’ici et dont le premier opus sous les pinceaux de Robin Recht m’avais absolument conquis. Les noms des deux auteurs suivants m’ont fait acheter l’album les yeux fermés malgré une couverture que je trouve peu inspirée.
L’éditeur a mis les petits plats dans les grands sur cette collection qui se veut luxueuse, avec un titre doré, un papier épais et un format large, augmenté d’un tirage de tête pour chacun des albums. Pourtant, comme avec la Collection Signé, autrefois rare et gage de chefs d’œuvres, l’éditeur semble décidé à s’engager surtout dans une démarche très rentable en surfant sur les noms des prises, sachant que des dizaines d’immenses artistes se précipiteront pour avoir la chance de pouvoir proposer leur version du viking.
Le soucis c’est que si le précédent jouait de l’uchronie et proposait quelque chose de novateur avec un héros coupé définitivement de sa moitié, on revient déjà à du grand classique avec un Corentin Rouge qui malgré ses très grandes qualités reste dans un style très proche de Rosinski et une histoire totalement intégrée à la chronologie du héros. Les albums classiques proposant déjà mille et une aventures et on se demande assez rapidement pourquoi on s’est senti obligé de retourner dans le passé pour détailler une ellipse. D’autant que le prétexte tombe assez vite comme une évidence: Fred Duval voulait mettre en scène des indiens du canada et très rapidement le triple album prend la forme d’un mix entre Apocalypto et Le dernier des Mohicans.
Les cent-vingt pages devaient permettre un autre type de narration or Duval, tout génial scénariste qu’il est semble avoir trop de place pour raconter grosso-modo la même chose qu’une aventure type de l’Enfant des Etoiles: pour sauver Aaricia et Jolan (dont les apparitions semblent franchement inutiles à l’histoire) Thorgal va devoir cueillir une fleur perchée au sommet d’un gigantesque arbre-monde ; pour cela il va devoir s’allier avec une vinking rescapée du massacre de son village et un indien qui l’a recueilli, alors que le clan adverse, adepte du terrible Wendigo (sorte de Kaiju local) est déterminé à l’en empêcher. S’ensuit une chasse pleine d’action et de fureur dans la forêt et les branches de l’arbre… Si les séquences avec les deux démons qui s’affrontent sont très réussies, si les auteurs utilisent idéalement les cadrages et découpages généreux, l’histoire est assez vide d’émotion faute d’enjeu puisque sur ce nouveau monde et alors que Thorgal n’aspire (encore une fois…) qu’à retrouver les siens et rentrer, on n’a pas plus que lui l’envie de s’attarder auprès de ces peaux-rouges pourtant sympathiques. L’auteur de Rio, sorti de ses décors urbains et policiers semble peu à l’aise avec l’univers mythologique et ses planches malgré leur technique parfaite et quelques séquences percutantes peinent à nous immerger.
Il ressort de cette lecture luxueuse l’impression d’un Thorgal grand format mais bien peu original et qui peine à justifier le statut de collection d’excellence. L’annonce du tome suivant tout simplement développé par les auteurs des séries dérivées confirme malheureusement qu’aussitôt née cette très belle idée risque de s’embourber dans les mangroves de l’argent en se refermant sur les seuls complétistes. C’est fort dommage.
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Ce qui surprend le plus sur ce gros double-album, une fois passé le prologue magnifique et touchant, c’est le classicisme du récit, tant et si bien que l’on se prend à penser que l’on est en cours de lecture d’un album de la série mère. Car les voyages temporels ne sont pas totalement une nouveauté pour Thoral (le Maître des montagnes, la couronne d’Ogotaï,…). Robin Recht alimente ce classicisme jusque dans des dessins à la proximité troublante avec Rosinski, ce qui faut de Adieu Aaricia plus un hommage vibrant qu’une réinterprétation artistique. Certains pourront trouver que c’est un peu court pour justifier une nouvelle aventure. Pour ma part, connaissant le travail d’une grande variété et très exigeant de Robin Recht j’ai su apprécier sa proposition comme un très bel album de Thorgal teinté dans sa seconde partie d’un surprenant soupçon de Mathieu Lauffray. Car la séquence barbare nous rapproche beaucoup de l’univers si reconnaissable de l’auteur de Long John Silver, dont Recht est un disciple.
Empruntant à des films sauvages tels que le 13° Guerrier ou le récent Northman, Adieu Aaricia sait créer d’intéressants personnages dont l’interaction nous frustre par sa brièveté. N’apportant au final rien de très nouveau aux chroniques de Thorgal Aegirson qui a tant vécu d’aventures, on ne sait si la conclusion bien sombre laisse présager des liens avec les séries principales (Thorgal se déclinant désormais en plusieurs trames) ou juste un tombé de rideau mélancolique. Si on imagine ce qu’un scénariste chevronné aurait pu tirer de la rencontre entre le jeune et le vieux Thorgal, Robin Recht propose donc un album graphiquement irréprochable, qui nous offre un pouce-café bienvenu pour tout nostalgique de l’ère Rosinski et nous ferait presque oublier l’origine commerciale du projet. [...]
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Les suédois Daniel Hansen et Aksel Studsgarth ont déjà une belle carrière dans l’Animation, le
jeu vidéo et le cinéma. Représentants d’une génération mondialisée, ils apportent dans ce premier album leur influence culturelle des légendes scandinaves tout en étant perfusés des codes des medias de l’Entertainment qui parleront à tout consommateur culturel. Alva dans la nuit est une création originale éditée pour la première fois par les éditions Glénat.
Et pour une découverte c’est une sacrée découverte! Sous l’aspect d’un gros one-shot à la couverture assez peu pertinente et au dessin d’apparence rough se cache tout simplement un des meilleurs albums sortis depuis janvier. Si vous croyez tomber sur un travail artistique un peu abscons détrompez-vous: Alva est un énorme blockbuster scandinave qui applique toutes les meilleures recettes du cinoche hollywoodien pour le meilleur. Commençant par un cambriolage qui tourne mal, l’irruption du fantastique ne tarde pas avec cette sorcière gigantesque et surpuissante, représentante d’un Petit-peuple en danger face à la croissance des humains et chassé par une organisation fanatique. L’album prend alors la forme d’une fuite nocturne passant par différents adjuvants, différentes étapes d’une quête où l’héroïne, orpheline aux origines mystérieuses va suivre un parcours initiatique.
Alva dans la nuit est gore et plein d’action. L’humour noir et les dialogues incisifs avec les potes d’Alva sont très efficaces et rythment l’histoire entre séquences d’action particulièrement lisibles et révélations sur les méchants ou les gentils. La mécanique scénaristique est particulièrement remarquable en nous faisant enchaîner les deux-cent pages très avec un immense plaisir et une immersion pleine.
Sur le plan graphique on est surpris de la précision de formes souvent à peine évoquées, tirant parti de l’esthétique en niveau de gris et clair-obscur avec un découpage très cinématographique. La maitrise technique du dessinateur est évidente et l’économie de moyen pour enchaîner cette grosse aventure ne se ressent jamais. Au contraire, elle permet d’installer cette ambiance de polar mâtiné de froideur scandinave et de caves glauques.
Multipliant les thèmes (du fanatisme moderniste aux abattoirs industriels), résolument noir avec des méchants particulièrement vicieux, touchant par son héroïne aux yeux de chat et le combat naïf mais toujours parlant entre le monde des légendes et la froideur de la modernité, Alva dans la nuit fonctionne de bout en bout et constitue la plus belle surprise de cette année en matière d’aventure populaire. Avec une chute qui s’entend à suivre, on repartira très volontiers pour un tour des aventures d’Alva!
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Quel roller-coaster les amis ! Débutée dans l’ombre des 5 Terres, le Royaume sans nom a attiré la curiosité notamment pour des dessins et un texte élégant, a vu un second tome confirmer dans la violence et les retournements… et se conclut en révélant le véritable concept tout à fait gonflé de la trilogie qui parvient à fermer le rideau aussi brillamment qu’elle l’a ouvert.
Pas loin du Whodunit dans un scénario calibré pour le cinéma et qui joue avec les perceptions du lecteur, Erik Hanna bouleverse totalement les cadres dans cet ultime volume en multipliant les découvertes sur le rôle et l’identité réelle d’un certain nombre de personnages majeurs, qui bouleversent l’équilibre et jusqu’aux enjeux. Par une simple incise dans le passé d’un acteur, il explique tout ce que l’on croyait comprendre jusqu’ici dans une révolution copernicienne absolument savoureuse. Si les side-kick restent les outils intermédiaires les plus fragiles de l’édifice même (mais restent efficaces dans l’humour ou l’action brutale) c’est bien le rôle du roi qui choque, dans toute sa cohérence. Ainsi les mille et un détails montrés ou écrits prennent ici tout leur sens, ce qui était secondaire devient central et l’aspect le plus gonflé du projet reste cette inversion systématique des gentils et des méchants.
On ne parle pas simplement de découvrir qu’un personnage s’avère une crapule. Non, dans Le Royaume sans nom le scénario joue avec notre perception mais sans changer la nature originelle du personnage. Gratifiant les lecteurs dans ce jeu scénaristique, l’album lève progressivement le voile sur ce qu’on croyait avoir compris. Le sympathique ménestrel bavard et queutard apparaît ensuite comme un fin bretteur jouant de ses poursuivants avant de se révéler comme un protagoniste majeur, assassin d’élite oublié puis, peut-être maître d’œuvre de l’écheveau politique. Capitaine renard, si bravache serait-il autre chose qu’un vantard? La reine-mère est-elle si cinglée et le fils si feignant? Tout peut arriver dans cette histoire de violence, de folie et d’amour (si-si, un peu vous verrez). Avec comme liant des séquences d’action au découpage millimétré, des dessins aussi fluides que le meilleur des Anime et des dialogues toujours aussi savoureux de malice, on touche la perfection en BD.
On aime à se faire manipuler par des Keyzer Söze. Erik Hanna lui ne nous manipule pas mais dévoile subtilement les mille voiles qui transforme la vision que l’on a d’un personnage. C’est brillant et jouissif.
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Magnifique surprise du tunnel de l’automne 2023, cet improbable Royaume sans nom qui avait tout pour n’être que le clone des 5 Terres, jouit d’un timing pour le moins royal en enchaînant ses trois tomes en un an alors même que le second cycle de l’autre série a fortement baissé l’aura de l’univers de Chauvel & co. Jouant de façon assumée sur des couvertures shakespeariennes en diable, s’il n’est pas besoin de parler à nouveau des planches superbes de couleur et de lumière de Redec (qui sous son habillage est un excellent dessinateur, prenez le temps d’inspecter les traits dans les cases…), j’insisterai ici sur l’originalité du traitement scénaristique.
On a tout dit de la vague lancée par Game of Thrones consistant à insécuriser un lecteur/spectateur par un coup de théâtre toutes les deux scènes. Sans minimiser le travail de construction pour rendre cela acceptable, il devient compliqué dans ce contexte d’encore réellement surprendre. Pourtant Erik Hanna entre deux saillies verbales truculente et surgissement gore, nous maintient en haleine par un processus pervers d’inversion des rôles consistant à maltraiter ses… méchants par ses putatifs « bons »! Il ne s’agit donc plus tant de savoir qui est le prochain sur la liste des morts violentes mais bien de rendre les héros totalement imprévisibles dans leur curseur moral. Très malin comme dispositif, à commencer par un roi fainéant qui va bien vite montrer qu’il n’a aucunement besoin de garde du corps même si sa petite bande composée du singe-maître d’arme, du serpent et du cerf menestrel queutard fait virevolter tout ce petit monde.
Dans cet épisode, comme le laisse entendre la couverture il s’agira d’étendre la focale sur les adversaires et à commencer par le fameux et terrible Tigre des marais, suspecté de tous les complots ayant surgi à la cour du Royaume sans nom… Débordant de rebondissements, de scènes d’action incroyables de lisibilité et de ces tronches toujours poilantes, ce second tome confirme amplement et gagne la cinquième étoile manquée de peu par son prédécesseur du fait d’une mise en place progressive nécessaire. Un vif succès qui n’attend plus que sa conclusion en septembre probablement en compagnie du dernier Ogre lion…
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Tony Daniel fait partie de la génération dorée des années 1990 qui apparaît à la création d’Image comics par Marc Silvestri, Jim Lee et Todd MacFarlane notamment, créant à l’époque The Tenth, série super-héroïque sexy qui fit les têtes de gondoles du moment. Ayant beaucoup évolué graphiquement depuis et après une carrière essentiellement chez le Big Two (il faut bien manger), il revient sur une création originale de retour chez Image et bien décidé à reprendre une liberté de ton sombre et sanglante.
S’ouvrant sur les base d’un récit young adult où une bande de copains ère à la lisière du redouté Edenwood, ce premier recueil des cinq épisodes sortis aux Etats-Unis l’an dernier démarre sous de très bons auspices, notamment graphiques, avec une alliance très attirante entre des dessins et une colorisation tout en subtilité qui se rapproche par moment de la qualité d’un Olivier Coipel ou d’un Dike Ruan. Si je cite deux des récents collaborateurs de Mark Millar c’est d’une part parce que Daniel marque véritablement la rétine sur ce premier volume, tant par ses design de dark fantasy flamboyante que par le dessin pur, mais aussi parce que l’approche déconstruite navigue également dans l’influence du boss écossais. Pour le meilleur et pour le pire.
L’esprit sale gosse transpire dans ce démarrage où l’auteur s’amuse à maltraiter ses personnages, à faire surgir une violence brute et sanglante (… et un peu vulgaire lorsqu’il part dans la tentacule, peut-être l’influence de son comparse de Nocterra, Scott Snyder?) et à immiscer de la méchanceté immorale chez un peu tout le monde. La qualité Millar repose également sur un lore très développé et que l’on n’aborde qu’à peine du fait d’une narration très spécifique (et un peu problématique, j’y reviens). L’investissement de l’auteur et sa croyance dans son univers sont manifestes et il y a une vraie générosité à nous inviter dans cet univers parallèle où l’on devine un affrontement séculaire entre deux forces antagonistes et une relation incertaine avec notre monde. Les personnages sont nombreux et donnent envie de les suivre lorsqu’ils forment une équipe de super-héros urbains affrontant des croquemitaines originaux à cheval entre le monte matériel et le monde des rêves. A ce stade on est pas loin du perfect lorsque arrive la question de la narration…
Tony S. Daniel fait le choix assumé d’alterner chaque partie sur plusieurs époques. Cela crée un mystère et une complexité plutôt alléchantes. Mais du fait de la grande richesse citée plus haut, on se retrouve avec le sentiment d’avoir loupé les ties-in habituels dans les comics de super-héros mais ici inexistants. Le personnage principale nous est alors montré à différents ages alors même que l’on ne sait rien de lui, de ses pouvoirs, de son puissant mentor ni même des forces en présence. L’album nous envoie régulièrement des séquences et personnages toujours impactant mais qui sortent d’on ne sait où et dont on ne sait toujours que peu de choses en refermant cette introduction. L’idée était sans doute de concrétiser un espace-temps chaotique dans l’Edenwood, ce qui fonctionne mais avec des dommages collatéraux trop importants. Ce problème empêche en effet le lecteur de véritablement s’engager dans la lecture faute de points d’accroches autres que graphiques. A la fois frustrant et portant préjudice à la progressivité de la découverte du monde, ce choix narratif est une grosse faute de l’auteur impactant assez fortement un projet qui avait tout pour être une révision moderne et gore de l’excellent Arrowsmith.
La bonne nouvelle c’est que ce premier volume se termine par une nouvelle situation claire et installée, qui devrait permettre de poursuivre dans une construction plus classique pour peu que l’auteur tienne compte des retours. Encore un manque de cadrage éditorial pour un auteur qui a toutes les clés en main pour faire de cet Edenwood une bien belle aventure.
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Dans le premier volume de cette histoire écolo-féodale nous découvrions, fascinés, cet univers original et la poursuite sur les traces d’une héritière menaçant un coup d’Etat. Articulant parfaitement ses deux parties, Duval passe la seconde sur Les animas en déclenchant la violence alors que l’équipée de Blanche pénètre dans cette réserve naturelle hors du pouvoir féodal. Le premier tome étant plutôt centré sur le complot, nous voici envoyés en pleine forêt, à la découverte des secrets derrière le rideau de cette bio-ingéniérie mais également sur cet énigmatique pisteur qui devient le personnage principale de la série en compagnie de son chien doté de parole, les deux formant un duo très intéressant.
Et c’est là qu’apparaît la principale faiblesse (graphique) de cet album. A l’inverse du récent Metropolia où le dessin comblait les lacunes du scénario, on est déçu de constater que le pourtant très bon Philippe Scoffoni se perd dans la masse végétale, abusant de formes indéfinies et de couleurs d’habillage. Le décors devait être un des enjeux de cette néo-fable et devient plutôt un handicap peinant à porter des personnages, eux très bien dessinés et designés. Plutôt élégant dans un univers urbain, l’artiste semble s’accrocher à ses personnages pour avancer dans une histoire qui se passe pour l’essentiel en milieu naturel. Même lorsqu’il s’agit de réinventer les ruines de Lyon il semble confus, loin de l’inspiration d’un Emem sur Apogée. Le contraste est criant dès lors qu’il s’agit de passer en gros plans où l’expression des personnage prend toute sa force.
Heureusement le scénariste est plus inspiré et dans son bain avec cet univers à dévoiler qu’avec la mécanique polar. Très bien minuté, l’album parvient à développer l’itinéraire de tous les personnages, à commencer par l’histoire tragique du pisteur qui permet de dévoiler les dessous de la politique féodale du seigneur Cocto et de renforcer le rôle d’une héritière jusqu’ici peu existant autrement que comme appât. L’action n’est pas en reste puisque la poursuite des hommes-cochons tourne vite au vinaigre dans d’étonnantes irruptions de violence sèche qui tranchent avec une forme de langueur itinérante. Sur un format relativement serré, l’intrigue suit ainsi rigoureusement son processus de la mise en place à la résolution sans que l’on ait l’impression d’avancer à marche forcée, même si l’auteur doit abandonner en cours de route quelques idées comme ce petit-peuple mécanique que l’on aurait aimé découvrir. Prenant appuis sur un résumé du premier tome intelligemment inséré en début d’album, Fred Duval vise avant tout à dresser un tableau de l’Après, une sorte de carte postale dont l’intrigue-complot n’est que le squelette permettant à l’édifice de tenir.
On pourra trouver cette ambition un peu courte et le projet limité aux quelques concepts de design de Scoffoni mais ce serait passer outre la subtilité des mille et une thématiques SF et éthiques juste esquissées et qui font tout le sel de cette série. Certes affaibli par des planches en retrait et une résolution cataclysmique pas très loin du grand-guignol, ce second tome de Neo-Forest assume ses défauts par la maîtrise générale des deux auteurs et par une planche d’épilogue choc, comme un « révoltez vous » lancé depuis le futur au peuple de notre époque. Plus politique qu’il n’en a l’air Fred Duval!
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Lorsque Fred Duval sort un album tous les sens sont en alerte. Lorsqu’il s’agit de SF la tentation d’acheter les yeux fermés est grande tant le scénariste a atteint une forme de perfection et sais se renouveler en apportant toujours de passionnantes thématiques très actuelles. Dieu sait que le genre est balisé, inondé de créations souvent redondantes au-delà des aspects graphiques.
Duval est accompagné sur ce projet ambitieux par l’excellent designer Philippe Scoffoni, dont les premiers albums tirent plutôt sur l’anticipation scientifique et que j’avais découvert sur le très agréable Milo. Suivant les réseaux sociaux du dessinateur j’ai vu diffuser depuis pas mal de temps d’étonnants designs de néo-chevalerie utilisant des VTT comme montures et autres artefacts dans un style original mêlant moyen-âge et technosociété écolo. Ceux qui connaissent le travail de Fred Duval savent que sa grande force réside dans la puissance et la cohérence des univers décrits où l’auteur ne lésine sur aucun détail pour densifier son futur. On sent ici que les deux compères ont passé du temps et beaucoup de passion à imaginer comment une société recréée pourrait allier l’ancien et le moderne en utilisant la technique scénaristique classique du croisement d’époques.
L’intrigue est sommes toutes très banale: un seigneur au pouvoir convoité part à la recherche de son héritière alors qu’un incident va le contraindre à transmettre une régence temporaire à son frère… en qui il n’a aucune confiance. Si la mécanique est très bien huilée et nous fait tourner les pages pour savoir comment ce complot va bien pouvoir être évité, c’est bien le fonctionnement de l’univers lui-même qui passionne à la lecture de ce premier tome. Après avoir passé l’amusement un peu craintif de ces joutes médiévales en vélo et de costumes issus du XIV° siècle, il faut reconnaître que l’alliage fonctionne parfaitement dans une hypothèse qui voit non pas un effondrement post-apo mais plutôt une évolution extrémiste d’un pouvoir capitaliste qui retourne à son origine sous forme de fief après que la catastrophe climatique ait ramené la Nature à ses droits. Dans Neo-forest c’est bien l’organisation politique humaine qui s’est effondré (si l’on reste ici centré sur la France, Duval n’abandonne jamais son champ large en nous parlant brièvement du reste du monde) mais pas la technologie. Ainsi les OGM ont fait évoluer la végétation qui se retrouve dotée de nouvelles capacités fort dangereuses (avec le thème Gaïa en sous-texte), les féodaux maîtrisent la génétique en créant des êtes hybrides humains-cochons mais aussi des prothèses et jusqu’à un contrôle quasi-total sur la vie elle-même. Un paradoxe de retour aux Ages sombres adossé à une technologie très poussée comme les aimes le scénariste: positive et utilitaire.
Les planches de Philippe Scoffoni sont très agréables avec un style très années deux-mille qui fait penser par moment à Servain sur L’Histoire de Siloé . On pourra trouver certains personnages ou décors rapides mais le tout est fort bien enrichi par une colorisation pastelle fort élégante qui participe à une atmosphère presque doucereuse. Le dessinateur n’abuse pas de son talent de design en proposant ses outils ou véhicules techniques uniquement lorsque nécessaire. Comme je le disais la SF brille lorsqu’elle parvient à proposer l’élément original qui justifie un projet sans se contenter du décorum. Néo-Forest n’est pas un blockbuster mais respire la grande expérience des auteurs qui connaissent le potentiel de leur projet, projet très équilibré entre les envies graphiques de Scoffoni et le récit lui-même. Une alchimie BD tout à fait réussie qui se lit avec grand plaisir.
Le titre de l’ouvrage est quelque peu trompeur. Plutôt qu’un documentaire sur la répression des Ouïghours du Xinjiang par les autorités chinoises, nous suivrons plutôt la biographie d’un lanceur d’alerte sino-kazakh, aujourd’hui réfugié en France après qu’il ait entrepris de dénoncer auprès des médias occidentaux la situation de ses concitoyens. Erkin Azat est le pseudonyme d’un ingénieur originaire de la capitale du Xinjiang, travaillant au Kazakhstan frontalier pour une compagnie pétrolière chinoise. Eduqué et bien inséré, il doit pourtant s’occuper de ses parents suivant la tradition réservant ce rôle au dernier de la fratrie. Circulant entre les deux pays, il se trouve confronté à la surveillance de la police depuis l’arrivée d’un gouverneur particulièrement zélé. Se rappelant les persécutions vécues dès petit, il réalise progressivement l’importance de la répression et l’internement de Ouïghours de son entourage dans des camps de travail forcé et l’ethnocide à l’œuvre. Confronté à sa propre peur, à la crainte de sa femme et de sa famille, il va pourtant commencer à communiquer sur la situation de son peuple via un site web rapidement repéré par des journaux occidentaux mobilisés sur la question par les ONG. En lien avec des associations locales il va rapidement de venir un des principaux relais d’information entre l’intérieur du Xinjiang et l’extérieur de la Chine, jusqu’à devoir s’exiler face à la menace de répression en 2019.
La grande vertu de cet ouvrage écrit par le lanceur d’alerte lui-même et très joliment illustré par l’artiste chinoise installée en France Luxi, est de nous plonger à la manière d’un Joe Sacco, dans le quotidien de la répression, froide, incertaine, loin des effets hollywoodiens de certains responsables européens mobilisés sur le sujet. La construction de l’album est un peu erratique, manquant d’une mise en contexte, de rappels géographiques et historiques qui faisaient la belle réussite de l’ouvrage Ukraine, aussi l’on se concentre sur la chronique familiale de l’auteur, qui rappelle par moments le journal d’un Taïwanais. L’autre difficulté réside dans la méconnaissance que nous avons du fonctionnement et de la société chinoise et l’extrême opacité qui apparaît dans tous les ouvrages traitant de la politique chinoise. Faute d’explication sur les origines de la répression, on lis alors l’album comme une chronique qui nécessitera des recherches de mise en contexte sur Wikipedia pour mieux cerner notre lecture.
Pourtant on relève une vérité du quotidien qui ne cherche pas à débattre de sémantique (génocide? Ethnocide?…). L’évidence est celle d’un état policier où l’éloignement permet à une multitude de petits fonctionnaires ou grande gouverneurs d’abuser de leur pouvoir contre une minorité très différente (musulmane). Les principes apparaissaient dans la description des violences indienne par Sacco. Erkin Azat ne parle jamais de Xi Jinping, le dirigeant de la République Populaire pourtant pointé du doigt par les gouvernants occidentaux comme l’artisan principal de cette politique de réduction de l’identité Ouïghour. Il est un modeste témoin de l’intérieur qui ne cherche pas à expliquer mais agit sur la seule impulsion de sa révolte contre l’injustice. Loin de toute idée nationaliste voir indépendantiste, il incarne ces citoyens de seconde zone qui font tout ce qu’ils peuvent pour s’intégrer tout en étant réprimés dans leur identité. Comme chez Ersin Karabulut, il ne comprend pas pourquoi tant de méchanceté s’en prend à des gens qui se content de vivre modestement.
On réalise alors le terrible attelage d’une lâcheté d’agents d’Etat poussés pas des haines populaires primales et les invitations lointaines d’un Etat qui profite de la Guerre contre le terrorisme lancée par les Etats-Unis contre tout ce qui est musulmans après 2001 pour resserrer son étau. Un contexte en écho à bien d’autres, de l’Allemagne des années 1930 au Moyen Orient de Netanyahu. Un témoignant anti-héroïque qui nous rappelle qu’aujourd’hui plus que jamais, devant l’Abîme qui nous menace, que l’insoumission et le rejet des injustices doivent animer tout un chacun pour contrer cette atonie de la masse devant l’agenda autoritaire.
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Passée la qualité graphique générale (notamment la colorisation expérimentée d’Olivier Heban et le design Dark-steampunk), le lecteur se trouve ainsi balancé entre les vagues d’un récit qui voit l’héroïne adoptée enfant par un tendre colosse Orc avant d’être trahie mille fois. Reprenant intelligemment les thématiques classiques du personnage de Long John Silver, les scénaristes instaurent un doute permanent chez cette âme naïve jetée dans un monde cruel. L’éthique des pirate se base sur le profit et sur la loyauté absolue envers le clan. L’amour filial a-t-il sa place dans cet univers? Touché par cette jeune fille déterminée mais soumise aux rivalités des puissants qui croiseront sa route, le lecteur voit monter une haine et un désir de vengeance dévorant qui questionne le statut à venir du personnage. Agora passe de l’univers des pirates à celui de la magie noire avec une cohérence scénaristique bien vue, qui nous laisse dans l’expectative du prochain retournement, qui plus est sur une tome au format one-shot. Imaginant mal un éditeur comme Istin se limiter à un quintet d’albums, l’annonce finale d’un retour des deux personnages principaux dans un sixième tome, non annoncé sur la quatrième de couverture, interroge sur les plan du scénariste…
Avec une narration principalement basée sur le récit d’Agora, on apprécie des dialogues bien écrits malgré encore quelques pudeurs de langage qui fragilisent une démarche louable de faire parler les pirates comme des pirates. Sans jamais se prélasser dans son décorum ni se perdre dans les méandres d’un univers riche suffisamment suggéré pour donner envie de creuser, les auteurs restent équilibrés entre leurs personnages solidement liés, une intrigue retorse et la construction d’une vengeance pleine de bruit et de fureur. Tout cela ressemble à un coup de cœur, si ce n’était un petit sentiment de manque sur l’aspect piraterie pourtant clairement affiché en titre et en couverture. Il n’y a pas tromperie mais l’élément a quelque peu été sacrifié sur un ensemble déjà bien rempli. Espérons que le grand large et la flibuste seront plus appuyés. La suite dès septembre avec un récit qui semble se confirmer dans un esprit vengeur…
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Les trois passions de Fred Duval sont la SF, le polar et l’écologie. Associant étroitement les deux premiers sous un léger vernis de la troisième, il lance avec Metropolia une énième série dans sa prolifique biblio, avec l’ambition d’apporter un personnage récurrent dans des enquêtes one-shot posées dans un décorum d’Anticipation. Ainsi on retrouve immédiatement ce dans quoi Duval brille depuis ses débuts: une très grosse documentation et suivi de l’actualité scientifique qui font de ses visions de l’avenir un documentaire très réaliste et crédible ce qui pourrait advenir. Associé au très bon Ingo Römling (qui s’était fait remarquer en Allemagne avec Malcolm Max et chez nous avec les Chroniques de l’Univers), il envoie un personnage qui tarde à être caractérisé dans des pérégrinations urbaines sous une trame brumeuse classique du genre polar. A ce titre on ne peut pas dire que l’affaire nous emballe beaucoup, en l’absence d’action et d’interactions, le scénariste laissant le lecteur suivre Sasha sur l’intégralité des cases, ce qui interdit le rythme et la respiration. C’est dommage car la séquence d’introduction est plutôt réussie et tendue en parvenant à nous immerger rapidement dans cet univers dont le design rétro-futuriste intrigue. Oubliant ensuite ce qu’il a présenté, le scénariste par dans un suivi ultra linéaire.
Les polar urbains visent généralement plus à des chroniques sociales qu’à véritablement alimenter les cliffhanger, certes, mais Duval est un peu en service minimum en se contentant, très pédagogiquement, de nous dérouler les tenants et aboutissants par la voix de son personnage en milieu d’album, sans que l’on ait pu à aucun moment nous sentir impliqué. Le lecteur devient ainsi un spectateur devant un album certes très joli mais qui risque d’être vite oublié. Comme pour d’autres de ses séries, Duval a tendance à partir sur des concepts alléchants mais non matures ou qu’il ne développe pas suffisamment. On se trouve alors avec des univers ou personnages à l’originalité mal qualifiée et dépendant d’une intrigue ou d’un dessin qui se doivent de tout porter. L’idée des pas rémunérés est intéressante mais n’apporte strictement rien à l’histoire hormis le point de départ du complot qui finit comme n’importe quelle affaire policière sans nous surprendre vraiment sur des perspectives futuristes ou philosophiques. On referme l’album avec le sentiment d’une envie d’un auteur qui peut tout s’offrir sans se contraindre à un travail de développement justifiant une série.
Pour ne pas être trop dur (même si sur l’Etagère on s’autorise à être exigeants avec les grands auteurs) on notera tout de même le talent de worldbuilder de l’auteur de Travis et sa facilité d’écriture qui esquissent une autoréflexion sur notre monde d’hyper-déplacements, parfaitement accompagnée par un illustrateur qui fait un sans faute dans un style semi-numérique très intéressant. Sceptique sur la capacité de Metropolia à trouver son public en tant que concept, Berlin 2099 reste un album agréable à lire pour des lecteurs fans (comme moi) d’Anticipation. On aboutit tout juste à trois Calvin.
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Sous une couverture pas très réussie et parfaitement calibrée pour le public du journal Spirou où elle a été publiée en version censurée, Tanis aurait du tomber dans mon oubli, si ce n’était un retour critique plutôt positif des lecteurs comme de la presse spécialisée… qui m’a permis de réaliser les prestigieuses signatures de la série. Bajram (Universal War one… et 2…), Valérie Mangin, l’historienne repreneuse d’Alix et Stephane Perger qui est un des plus intéressants dessinateurs semi-réalistes en activité, excusez du peu. Avec les deux scénaristes on trouve l’alchimie parfaite d’une approche historique sérieuse et d’apports SF directement puisés dans les Cités d’or.
Dupuis est un éditeur étonnant en ce que son ADN est ciblé sur de la BD jeunesse alors que son catalogue a depuis longtemps dépassé les bornes de ce public. Avec des expérimentations rompant les cadres comme Seuls (démarré chez Dupuis avant de migrer chez Rue de Sèvres récemment) ou des séries ado comme Telemaque qui complexifient sérieusement le découpage comme le drame, on est systématiquement tiraillé entre deux envies dans une équation pas toujours simple à résoudre. Tanis en est un parfait exemple, avec un dessinateur qui simplifie son trait pour le rendre très lisible et rappeler la qualité de ses encrages une fois enlevée la couleur directe dont il est coutumier, un focus mis sur deux ado qui peinent à trouver leur place dans le monde et une intrigue relativement linéaire. Pourtant le traitement SF et historique proposé haussent l’ambition du projet, qui se trouve vite engoncé dans son format.
Cela produit un indéniable plaisir de lecture, dans une fantasy antique aux scènes d’action puissantes, parfaitement lisibles, une progression rapide de l’intrigue mais qui nous en apprend finalement peu sur la magie des anciens trouvée dans la pyramide. La proximité avec l’esprit des Cités d’or est incontestable (et assumé par les auteurs) en adoptant une approche cultivée dans un cadre jeunesse, où l’on imagine une Égypte d’avant l’Histoire et héritière directe de la science de l’Atlantide engloutie. Restent des surgissements de violence crue surprenants et une héroïne particulièrement passive dans ce premier tome, bien que le déroulement laisse entendre que ce traitement est volontaire et amènera une progression dès le second volume.
Difficile de critiquer ce volume d’ouverture qui semble maîtrisé de bout et bout et dont les particularités ne sont pas véritablement des défauts. On jugera plus avant à partir du prochain épisode, après un cliffhanger des familles qui rappelle à ceux qui l’ont un peu oublié le talent de conteur du couple Bajram. Un plaisir de création qui se ressent et pourrait, on l’espère, redonner envie de dessin à l’auteur d’Universal War dont on attend toujours depuis maintenant dix ans…
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Le pitch n’est guère parlant en ce que c’est véritablement le traitement narratif qui apporte sa force à ce récit intime et solaire. Je parlais de l’originalité des planches d’Immonen, connu pour ses encrages et qui ici bascule quasiment dans le crayonné et une technique réaliste que l’on pourra rapprocher du maître Ikegami sur Crying Freeman. J’avoue avoir été un peu surpris, habitué au style qu’il adoptera plus tard (Identité secrète est l’une de ses premières séries complètes) et moyennement convaincu par une colorisation qui rappel le carton du moment, Nice house on the lake. Pourtant la finesse du trait, la justesse technique fabuleuse et la mise en scène toujours lisibles (même en petit format) s’adaptent parfaitement à ce récit où l’essentiel des textes recouvre les pensées de Kent couchées en un journal tapuscript. Il s’agit donc bien du journal intime d’un Superman alternatif dans un monde réaliste où la mythologie classique du personnage n’intéresse guère les auteurs, mais bien une révision moderne de l’attitude qu’un tel personnage adopterait en cherchant une normalité impossible du fait de ses pouvoirs.
Ce qui est notable dans cet album (outre des textes tout en finesse) c’est cette vision positive d’une vie que l’on va traverser en compagnie de Clark Kent, de l’adolescence au crépuscule de sa vie. Busiek le voit comme un simple humain désirant un travail intéressant, une famille aimante et une vie paisible, très loin des soubresauts d’un monde super-héroïque ici inexistant. C’est en somme l’approche adoptée plus tard par Night Shyamalan sur son chef d’œuvre Incassable, avec ce type simple qui réalise progressivement ses capacités et les conséquences pour son environnement. Dans Identité secrète si la vie de Kent est globalement heureuse, l’auteur ne se coupe pas totalement du monde avec un gouvernement en mode « Etat profond » inquiet qui cherche à attraper le phénomène en créant un jeu du chat et de la souris pas totalement serein pour l’homme d’acier.
Cette identité secrète ne sera partagé qu’avec sa compagne, une Loïs alternative, indienne d’origine, alors qu’il se contente de quelques interventions de sauvetage qui mettent modérément en danger son anonymat, pendant que sa vie se déroule presque comme un conte de fée: son entrée dans le journalisme se déroule sans accrocs, la qualité de son travail débouche sur des contrats d’édition, sa femme est épanouis professionnellement et une famille arrive bientôt. A une époque où la plupart des récits super-héroïque sont très sombres ou d’une naïveté affligeante, les auteurs trouvent le bon ton pour une magnifique histoire de vie réaliste et touchante dans sa simplicité, tout en parvenant à insérer des éléments héroïques et conspirationnistes discrets mais efficaces.
Je parlais de singularité et c’est l’impression qui ressort à la conclusion de lecture de cet album majeur. Il propose l’équation quasi parfaite d’un bon récit super-héroïque entre l’intimité humaine et le message positif pour le lecteur, qui ne passe pas ici par l’icône « américainement » enfantine du slip rouge mais bien par un homme qui mène sa vie avec envie, détermination, simplicité et conviction, un modèle de vie sans doute plus parlant que celui du colosse en lycra.
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Travis et Carmen Mac Callum sont depuis l’origine deux séries intrinsèquement liées. Pour ma part je n’ai suivi que la première, sans difficulté jusqu’ici, le scénariste se contentant de renvoyer quelques easter eggs de la mercenaire irlandaise et des personnages navigant entre les deux séries sans incidence scénaristique majeure. La bascule de cette autonomie arrive sur ce dix-septième volume, avec la désagréable impression que la conclusion de la saga Carmen en 2023 pousse Fred Duval à solder ses comptes de manière expéditive en considérant que les lecteurs de l’un auront forcément été lecteurs de l’autre. Si le dernier cycle de Travis laissait entendre un fort rapprochement des deux univers, on tombe avec surprise dès le prologue des Pluies sèches dans une incompréhensible ellipse vertigineuse de plusieurs mois qui nous apprend que Travis désormais sur Mars, travaille et vit en couple, que le corps défiguré de Carmen Mac Callum arrive sur la planète rouge, avant de nous envoyer quelques pages plus loin, de retour sur Terre, que la redoutable tueuse a éliminé Dario Fulci, l’un des grands méchants de la série… Je découvre à cette occasion que l’évènement est arrivé dans l’album #9 de Carmen, paru en 2009 tout de même et que tout le reste de l’intrigue semble dédié au crossover que certains attendaient peut-être mais qui tombe comme un cheveu sur la soupe en faisant de cette intrigue un réchauffé du très décevant Hameau des chênes paru à la fin du superbe premier cycle. C’est frustrant.
Si les spécialistes trouveront incontestablement plaisir à retrouver mille et une toile st tissées entre les histoires des deux séries, les autres se contenteront d’une enquête téléphonée sur un piratage du réseau d’eau du quartier de Travis et ses potes par l’IA Dolly. On ne peut pas dire que l’intérêt soit nul puisque l’auteur sait toujours tisser des liens dans son univers d’anticipation passionnant et qu’avec son acolyte ils n’oublient pas de croquer un futur proche fait de domotique avancée, de trottinettes électriques et d’avancées sociétales qui nous rappellent à notre actualité. Mais l’ensemble manque sérieusement d’unité et passe pour un pont bricolé entre plusieurs intérêts scénaristiques dont le lecteur est un peu victime. Il est temps que Travis se termine.
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Judas Iscariote vient de mourir, pendu à un arbre. Accablé par la culpabilité d’avoir livré Jésus-Christ aux autorités romaines contre trente deniers d’argent, il met fin à ses jours, dans la honte et la Réprobation Divine. Mais au lieu de trouver le repos, son âme chute inexorablement dans l’abîme, dans une suprême anathème qui fera de lui une icône honnie.
L’Enfer qui l’attend n’est pas un lieu de tourments flamboyants comme pouvait l’imaginer Dante, mais un espace froid, désolé, où règne le silence de l’oubli. C’est dans ce néant qu’il est accueilli par Lucifer, qui lui révèle une vérité glaçante : il n’a jamais eu le choix. Sa trahison faisait partie du plan divin.
S’ensuit un dialogue troublant entre le traître et l’ange déchu, où Judas exprime son incompréhension et sa colère face à son rôle dans la crucifixion. Était-il prédestiné à être le vilain de l’histoire ? Si Jésus était omniscient, pourquoi l’avoir choisi comme disciple s’il devait forcément le livrer ?
Au fil de cette errance infernale, Judas découvre la souffrance d’autres damnés et réalise qu’il n’est pas seul à avoir été sacrifié pour le dessein de Dieu. Lucifer, lui, joue le rôle d’un guide cynique et désabusé, n’hésitant pas à dénoncer l’injustice d’un système divin qui a besoin d’un Judas pour exister.
Après le succès critique et commercial du Dernier Jour de Howard Philips Lovecraft, les Éditions 404 sont allées chercher une précédente œuvre de l’artiste polonais Jakub Rebelka, publiée initialement en 2018 chez BOOM! Studios, avec l’auteur Jeff Loveness, déjà adapté lui aussi chez 404.
Si de nombreuses œuvres ont tenté d’humaniser Judas (L’Évangile de Judas, Le Dernier Testament de Judas Iscariote de James Frey), la force du récit de Jeff Loveness réside dans sa capacité à faire de lui un véritable personnage tragique, via notamment un travail d’incarnation et de regards fascinant de l’illustrateur polonais.
Par conséquent, le scénario s’éloigne d’une approche strictement théologique, pour adopter une réflexion philosophique et iconoclaste sur le libre arbitre. En effet, Judas n’est pas dépeint comme un traître par vice ou par cupidité, mais comme un homme manipulé par un destin qu’il ne contrôlait pas, et au service d’une volonté plus grande que la sienne, jusqu’à douter de sa foi en Jésus…
Jeff Loveness accentue le dilemme moral de Judas, et pousse ainsi les curseurs à fond quant à l’ironie de son sacrifice : si l’on suit la logique développée par l’auteur, sans Judas Iscariote, pas de crucifixion, donc pas de résurrection, et par voie de conséquence, pas de christianisme. Et si Dieu est omniscient, alors Judas a seulement joué un rôle nécessaire au Grand Storytelling Cosmique! Cette approche le place dans une posture similaire à celle de Lucifer, qui, dans certains mythes, ne se rebelle pas par orgueil mais parce qu’il refuse un plan divin injuste. Présenté ici par lui-même comme un héros déchu face au maître qui ne veut pas montrer la réalité de sa tyrannie, le lecteur, comme Judas, doute.
On retrouve ici une influence nietzschéenne, notamment dans la question du mensonge sacré. Loin de réhabiliter son protagoniste, Judas insiste avant tout sur son impuissance. Au-delà du fait que le pardon lui soit refusé, le traître désigné ne peut pas être pardonné, car sa damnation est nécessaire au récit divin. Un récit qui ne saurait le réhabiliter mais qui, paradoxalement, a besoin de lui pour s’auto-justifier…
Côté graphique, Jakub Rebelka hypnotise dès les premières planches. Son style pictural, qui mélange expressionnisme, surréalisme, iconographie religieuse, et fresques byzantines, crée une atmosphère crépusculaire et mystique, ce qui renforce bien évidemment la tonalité du récit. Si vous avez été impressionnés par la réalisation cauchemardesque sur Lovecraft, vous plongerez ici dans un travail moins expérimental mais bien plus puissant visuellement.
Loin des représentations infernales classiques, l’Enfer de Rebelka évoque un vide abyssal, un lieu sans bruit, sans chaleur, sans espoir, comme dévoré par l’entropie. Des ruines colossales émergent d’un brouillard spectral, des âmes errantes flottent sans but, et Judas lui-même semble dissous dans le néant… glaçant.
Une réflexion profonde et iconoclaste sur une des figures religieuses les plus décriées, sublimée par un style graphique somptueux, un coup de coeur!
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Le premier tome de CLOVD était marqué par une bonne dose d’action la découverte d’une société originale se déplaçant sur des cités roulantes, des trains équipés et sillonnant l’ancien vaste réseau ferré européen. Surtout, il nous avait mis en relation avec Isatis, nouveau très réussi personnage d’un Maudoux qui place toujours l’axe de ses intrigues sur les relations entre acteurs de ses récits… parfois au risque de délaisser l’histoire.
On ne pourra pas faire ces reproches au second tome. S’ouvrant sur un clan rêvant de quitter l’atmosphère pour se réfugier dans l’espace, « Excalibur » voit Isatis et sa bande recueillir une jeune réfugiée qui va apprendre à leur contact les vertus de l’humanisme et de la bienveillance, anomalie dans un monde déchu et dominé par la violence de la survie. Arrivé dans une cité aux formes d’un gigantesque part à thème, c’est l’occasion pour l’auteur de multiplier les références à la Pop culture et d’en rajouter une couche sur la thématique du jeu de rôle. On est du reste tout à fait lucide sur le fonctionnement créatif du cador du Label 619, pratiquant affirmé qui adapte des univers rôlistes en format séquentiel. Une forme de boucle est bouclée pour celui qui a édité un jeu de rôle adapté de l’univers de Freak’s squeele.
Comme souvent l’intrigue démarre plutôt bien sur un schéma de thriller avant de se diluer un peu dans les habituelles joutes oratoires d’un groupe bienveillant d’adulescents chroniqués album après album par l’auteur. Du coup on ne sait jamais trop si son histoire intéresse Maudoux et si l’on reste tout à fait enjoués par les planches de haute tenue, l’aspect foutraque et sans cadre peut finir par perturber. Les albums de l’auteur lyonnais ne sont pas grand publique et n’ont jamais proclamé l’être malgré les couvertures sublimes qu’il déploie au fil de sa carrière. Alors CLOVD vit par ses dessins et par un personnage à l’enthousiasme bigger than life et contagieux. Les morales déclamées pourront paraître naïves mais la sincérité de l’œuvre est désarmante si bien que l’on replonge chaque fois en se laissant porter par une générosité incontestable.
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Avec la régularité d’un métronome ce second tome arrive pile un an après une ouverture un peu frustrante. Libérés des besoins de l’exposition, les auteurs se lancent dans une aventure one-shot autour d’un trafique de drogue mené par un seigneur du Crime qui vise à remplacer les chefs de districts du Paris criminel… suffisamment menaçant pour alerter un Richelieu plus déterminé que jamais à maintenir l’équilibre nécessaire entre pouvoir royal et pouvoir des bas-fonds. Nous le savions et ce tome le confirme: l’aisance de Pierre Pevel à construire des personnages forts (et très joliment croqués par son acolyte Créty) est patente, sa maîtrise de la mécanique scénaristique de même. Le dessinateur de son côté cisèle un Paris du XVII° siècle sombre, artisanal et organique, dont les efforts de détail jouent parfois des tour à la lisibilité, peu aidé par une absence de lumière de la palette très fade du coloriste. L’action tournoyante et explosive continue du volume donne alors à ces planches un effet de profusion esthétique qui colle à l’idée vaguement démoniaque qui se cache derrière le Zodiaque du diable.
Quelque peu balloté dans une intrigue en pilote automatique et dédié au rôle de gros bras, Gueule de cuir n’est pas véritablement l’atout maître de la série, qui voit les personnages secondaires lui voler la vedette faute de déterminant psychologique. Et pour le coup l’univers s’étend avec ce qu’il faut de mystère pour donner envie de continuer et suffisamment de perspectives de progression pour envisager une série au long court, une fois que le positionnement du héros comme agent du Zodiaque ou agent de Richelieu sera consolidé. On achève ainsi la BD avec un plaisir de lecture non forcé, pas révolutionnaire mais suffisamment bien construit, avec métier, et suffisamment de potentiel pour marquer des points et sa place sur l’étagère.
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La vie de Martino a toujours été une lutte. Né albinos et chétif, ce dernier rejeton d’une famille de notable accepte sa condition de banni dans sa propre famille que l’amitié fraternelle de ses sœurs aide à affronter. Jusqu’à la violence de trop qui le résout à fuir cette société intolérante. Recueilli par une femme vivant seule en forêt, il va réapprendre à vivre dans l’amour et l’harmonie avec son environnement.
Gros one-shot réalisé par un duo italien venu de l’animation, Rebis a marqué les esprits à sa sortie l’an dernier (avec une sélection aux BDgest’arts). D’abord pour la forme, un dessin fluide, agréable, porté par une colorisation éclatante qui fourmille de détails, notamment dans cette forêt grouillant de vie, de lumières et de textures. L’expressivité des regards est le cœur de ce projet qui nous fait suivre un naïf mal tombé dans une époque (le Moyen-Age) et une famille violents. L’hypersensibilité et la condition physique du bonhomme font de lui une victime, ce qui le pousse à fuir loin de la société patriarcale pour trouver refuge auprès des animaux et des femmes qui se cachent dans cet environnement couvrant.
Si le propos n’est pas original et tout à fait dans l’ère du temps, (on pensera à Somna ou Le ciel pour conquête), la sensibilité de la mise en scène et l’humanité mise dans cette petite société réfugiée et éclairée permet d’apprécier des sujets durs dans une atmosphère agréable. Sans trop de commentaires, les autrices nous laissent apprécier nous-mêmes l’écart entre un milieu urbain et masculin enfermé dans son conservatisme et ses petites rancœurs et de hors-monde féminin fait d’harmonie avec la nature et entre humains, dans l’acceptation d’autrui et la liberté des esprits. Sans viser la fable moralisatrice Irene Marchesini et Carlota Dicataldo nous jettent néanmoins un rappel de la difficulté des êtres Éclairés à se mouvoir dans des périodes obscurantistes qui ne peuvent que nous rappeler l’évolution de nos sociétés.
Au-delà du traitement des femmes, vite traitées de sorcières dès qu’elles sortent des bonnes mœurs religieuses, l’album parle de la liberté. Celle de s’extraire d’une famille oppressante, celle de choisir son nom et son identité sexuelle, celle de s’habiller selon son envie sans regard réprobateur… En mettant en lien des êtres abîmés par leurs contemporains, les autrices livrent une très belle et tendre fable sur l’acceptation, l’humanisme et la liberté individuelle.
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Cet album est l'occasion pour Urban d'inaugurer une nouvelle collection "Blast" orientée jeunesse-ado et remplaçant les collections Urban Link et Urban kids, dans un format comic souple. Une nouvelle expérimentation pour l'éditeur qui multiplie ces dernières années des tentatives courageuses pour tenter de briser les murs invisibles autour de la BD américaine et son lectorat de niche. Certains râleront déjà sur le prix de 15 euros pour un format compact sans reliure (c'est vrai qu'on peut s'interroger en comparaison du tarif très compétitif des Urban noir reliés classiques) mais personnellement je trouve que voir revenir un format historique du comic chez nos éditeurs français traditionnellement marqués par des albums rigides est intéressant.
Après cette petite introduction éditoriale, passons à la BD proprement dite. Il n'est pas nécessaire de présenter Brian Michael Bendis mais le portugais André Araujo est encore trop peu connu au regard de son importance graphique et je pense que cette nouvelle série indé sera sa consécration comme un des dessinateurs majeurs de la BD mondiale. Car outre la maestria visuelle qui vous saute au visage dès les premières pages (et qui continue tout au long de l'album), c'est un véritable hommage à toute l'histoire de la BD SF. L'auteur convoque d'ailleurs en fin de tome trois des grands maîtres de l'histoire de la BD que je vous invite à identifier en commentaire de ce billet!
A la croisée du manga, du comic et de la BD franco-belge, Araujo dépeint un monde fantasmagorique en axant ses planches sur la vitesse et l'action permanente (un peu à la manière d'un Fabien Bedouel), dans des décors d'une finesse que ne renierait pas Mathieu Bablet (Shangri-la). Assumant totalement l'esprit jeunesse proche du shonen, Bendis et Araujo nous font suivre un jeune idéaliste qui formera un trio explosif dont le Cyper, sorte de chevalier alien ou robot au design totalement génial, mais aussi cette jeune fille impertinente qui fait penser aux créations de Travis Charest (enfin de retour grâce à Million-dollar-Millar sur The Ambassadors) autant qu'au Steamboy d'Otomo. Vous l'aurez compris, ce volume, par la qualité de son dessin, par la folie totale des designs, par la multitude de références, est une déclaration d'amour à tout ce que la BD mondiale a pu créer d'univers fantastiques et SF, de quêtes naïves faites de chevaliers (Jedi ou pas), de puissances destructrices et de monstres léviathan. Pour accompagner ce worldbuilding de son compère, Bendis laisse l'explication de l'évolution de la Terre très mystérieuse, pour s'éclater sur un langage qui fait penser à un traducteur automatique déréglé ou à un jargon d'ailleurs qui détourne la langue par des extrapolations et jeux de mots. Par moments cela peut devenir difficile à suivre mais l'esprit délirant nous plonge dans cet humour involontaire des personnages autour de ce chevalier bourru et de son compagnon d'un moment et c'est jouissif.
Démarrant au milieu d'un récit, jouant sur des mises en abyme des narrations dans l'histoire, les auteurs nous offrent un incroyable chant qui loue les imaginaires sous toutes leurs formes et d'une générosité incroyable. Vous l'aurez compris, c'est un coup cœur comme je ne l'attendais pas et qui vient une fois de plus de la BD américaine indépendante, principal vecteur de vivacité créatrice dans la BD mondiale depuis quelques années maintenant.
Rompant avec une habitude qui utilisait de volumineuses ellipses entre les tomes de la série, Les yeux du sans-peur reprend immédiatement après le précédent, ce qui permet de maintenir un rythme intéressant et de nous plonger sans délai dans une bataille massive entre colons et indiens Wassaï. Si le tome cinq s’accrochait à Mad Max, on part désormais chez Avatar dans une approche écologique peu originale mais au traitement SF subtile. Surtout les Tarquin ont la bonne idée de ne pas transiger sur l’esprit très adulte de la série: le sang gicle massivement et les méchants sont très travaillés, à l’image de Sharkis qui constitue la ligne de vie de cet arc. Cela n’est guère surprenant quand on voit l’innovation scénaristique qu’avait apporté le duo Arleston/Tarquin sur Lanfeust et ses innombrables salauds qui volaient la vedette au héros.
J’ai suffisamment pointé le défaut de définition de cette série et son personnage principal depuis le début et les errements du quatrième tome de transition pour ne pas saluer la rigueur et la plaisir de lecture non forcé sur ce second cycle dont le tome de conclusion est annoncé fort logiquement. Mony reste un peu faire-valoir et peine à assumer le statut d’héroïne (pourtant très bien accompagnée en matière d’acolyte comme d’antagonistes) mais l’intrigue elle-même, l’intéressant wold-building et donc ce méchant tout à fait savoureux dans sa puissance permettent de passer un très bon moment dans une expérience crescendo. On attend toujours de grands moments de bravoure et de surprise mais le simple fait que les auteurs se tiennent avec rigueur à faire évoluer le personnage d’album en album suffit à surprendre. La partition graphique toujours élégante dans son registre suffit à valider le volume. Comme dit précédemment, U.C.C Dolorès avance en marchant et garde dans ses soutes un potentiel de grande série. Tarquin a su nous inquiéter, nous catastropher et nous plaire. La série montre qu’il ne suffit pas d’avoir côtoyé Christophe Arleston pour devenir un grand scénariste mais le métier rentre et, l’ambition étant là, pourrait déboucher sur quelque chose de fort savoureux.
Après des aventures archéologiques tout à fait sympathiques, ce second (et dernier?…) volume reprend les mêmes qualités à savoir un dessin et une mise en scène tout à fait remarquables et une construction narrative et dialoguée très solide pour une aventure qui s’oriente ici résolument vers l’action et l’exploration. Assumant son statut de suite, cet album nous fait accompagner nos héros militaires dans les tréfonds inexplorés du désert syrien, lieu de tous les possibles pour l’imagination de Lovecraft et ses amis romanciers de l’imaginaire du début du XX° siècle. La particularité de ce personnage est son stoïcisme semble-t’il imperturbable en ce qu’il ne semble guère touché par les délires topographiques ou organiques qu’il rencontre. Jovan Ukropina propose pourtant de superbes dessins de visages tordus par la possession ou d’entités indicibles issues du bestiaire lovecraftien… qui ne semblent pas défriser les personnages plus qu’une horde de cannibales. La frontière entre le personnage témoin et l’absence d’implication émotionnelle est ténue et on sent un petit manque psychologique, pourtant fort bien posé sur le premier tome. Le rythme des évènements surnaturels et des affrontements bestiaux (pour ne pas dire massacres) explique sans doute ce petit oubli pas tellement problématique au demeurant. Car pour le reste on a ce pour quoi on est venu: des sectes sanguinaires, des bas-reliefs antédiluviens aberrants, des phénomènes défiant l’Espace-Temps et bien entendu des trahisons pas du tout attendues…
Comme suite directe ces Portes d’ivoire et de corne (référence au monde des rêves que parcourt Carter dans les écrits de Lovecraft) remplit donc tout à fait le cahier des charges et le diptyque se révèle tout simplement une des meilleures adaptation de Lovecraft parues à ce jour. Reste un problème (majeur): comme vous l’aurez constaté cet album est indiqué « tome 2 sur 2″… alors que l’histoire ne se termine aucunement et que la dernière page est un pur cliffhanger débouchant sur les portes citées en titre. Il est ainsi tout à fait improbable que le scénario s’achève (ou ne s’achève pas) de cette façon et il est à envisager une construction par cycles. Jean-Pierre Pecau (qui se cache sous le pseudo de Simon Treins) a bien entendu les coudées franches pour poursuivre chez Soleil mais ce découpage annoncé reste un mystère non-euclidien…
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Fils de la nouvelle société de l’information web, Allan Barte est devenu progressivement l’un des dessinateurs de presse les plus affutés jusqu’à être repris régulièrement sur Mediapart (où il tient un blog d’édition) et dans d’autres médias. Associé au petit éditeur militant Ant (qui vient malheureusement d’annoncer la cessation de son activité), le dessinateur formé en sciences politiques et en communication remplace dans mon cœur Martin Vidberg, l’auteur de l’Actu en patates qui avait acidulé les pages du Monde ces dernières années. Barte tient une chronique quasi quotidienne du premier et second quinquennats de Macron, dont les dessins sont regroupés dans un volume par année édités via un financement participatif (mais que vous pouvez également trouver dans les meilleures librairies.
Et mine de rien se replonger avec une année d’antériorité sur les évènements récents a quelque chose de vertigineux dans la rapidité d’évolution du monde et de déliquescence de toute barrière civilisationnelle dans la course vers l’Abîme que nous constatons… On retrouve ainsi, exercice d’humour acide oblige, les séquences les plus absurdes et les plus horribles du règle de Macron 1°: les frasques de Marlène Schiappa, les violences policières et les sorties factieuses du premier syndicaliste du syndicat de police Alliance, j’ai nommé Gerald Darmanin, l’épisode Sainte-Soline, l’horreur du génocide à Gaza bien sur, avec au détour d’une page un petit Benalla qui se rappelle à notre bon souvenir entre un Trump et un roi Charles à Versailles. Je dois dire que par les temps qui courent et une objectivité journalistique se réduisant comme peau de chagrin, de tels dessins de presse ont la même saveur qu’un Gorafi ou qu’une chronique de Charline Vanhoenacker ou jadis les Guignols (dont on a sans doute minoré ce que représente leur sabordage par Bolloré). Et le personnage de Macron avec son sourire permanent, omniprésent dans l’album, est tout à fait savoureux, comme un Chirac autrefois…
Quand l’oppression domine, l’humour reste la dernière arme de la liberté d’expression en allant toucher à l’émotion positive et directement à l’essence de l’évènement en dégageant tout le vernis social et bien-pensant qui abouti à la censure des esprits. Les Lumières l’illustrent comme jamais et les régimes dictatoriaux créent souvent le meilleur humour noir. Et en la matière Allan Barte est l’héritier d’un certain Plantu dont le regard acéré d’autrefois, devenu rance, manque diablement.
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L’actu du Label 619 s’est un peu ralentie ces derniers temps alors que chacun des auteurs planche sur de gros projets. Alors que le Silent Jenny de Bablet est énormément attendu en s’annonçant comme plus accessible que Carbone et Silicium (probablement premier semestre 2025) et qu’une suite du spin-off CLOVD est annoncée comme imminente chez Maudoux, Guillaume Singelin se présente lui en ce début d’année aux dessins d’un scénario de Bablet, dans un projet typé manga/young adult en apparence plus modeste que son magnifique Frontier.
Très didactique, ce premier volume au format manga d’une trilogie, aborde la question de l’apprentissage de l’age adulte chez de jeunes femmes et hommes, dans une société vivant sur le mythe du combat passé de héros (les Sentaï) dont l’image a été transformée en de simples agents uberisés. Pour situer l’atmosphère on se situe à mi-chemin entre le feuilleton d’Urasawa Asadora! pour la partie nostalgie japonaise, le récent Dawunner pour la commercialisation des héros, et toute la littérature young adulte que vous pouvez trouver en BD… Sur la forme on profite de la finesse des détails de Singelin qui cette fois donne des physionomies tout à fait manga à ses personnages et montre sa très grande maîtrise des trames dont on redécouvre l’intérêt pour ceux qui comme moi en doutaient. L’apport des touches de couleur des costumes de Sentaï (ces équipes masquées que vous avez connus dans Bioman – pour les plus âgés, ou Power Rangers – pour les moins vieux) est très intéressante en créant des effets proches du travail de Toulhoat sur Tête de chien et en créant des focus sur des points de l’action.
A l’écriture Mathieu Bablet rappelle s’il en était besoin la grande fluidité de ses chroniques psychologiques d’une génération qui tente de trouver sa place dans un monde où l’Histoire est passée. Thématique récurrente chez le porteur du projet Midnight tales, il adapte sa réflexion dans l’univers des héros japonais des années d’après-Guerre (le texte documentaire en fin d’album est tout à fait passionnant sur ce point) en modernisant avec la thématique des travailleurs indépendants type Uber. Alors que ces adulescents n’ont rien d’autre que des costumes, les voici tentés de se prendre pour des héros dans l’idée des superslip américains qui se cherchent une destinée pour aider les gens dans leur quotidien. Sauf que dans Shin zero les personnages sont un peu plus ambigus que de simples fragilités physiques ou psychologiques, ce qui crée une tension tout le long sur les perspectives des quatre membres de cette collocation de Sentaï.
Ce premier volume respect parfaitement son cahier des charges sans subir les contrecoups de la modération nécessaire à une entame de série. Tout au long d’une lecture variée et rythmée on se passionne à suivre ces jeunes et à découvrir (notamment au travers de pages de journaux racontant la glorieuse Geste des premiers sentaï contre les Kaijus) cet univers entre deux époques. La découverte du maintenant et du avant se fait de manière remarquablement entrecroisée et vous découvrirez que rien n’est laissé au hasard dans la projection vers un second tome qui s’annonce bien plus épique que cette introduction. Bravo aux auteurs de nous avoir ainsi alléchés. On attend la suite avec impatience!
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Grand projet solo de Didier Tarquin, UCC Dolorès a donc déjà cinq tomes et semble enfin mur pour dérouler une saga au long court faite de courts arcs. Pour rappel, orphelin de son maître scénariste de ces trente dernières années Tarquin peinait à transformer une envie d’univers en vraie bonne BD au cours d’une première trilogie certes belles mais qui manquait sacrément de fil conducteur. L’intermède du quatrième tome laissait craindre le pire. Et voici ce nouveau cycle qui s’ouvre et qui, déchargé des exigences d’une mise en place, peut laisser libre cours à l’aventure pure et simple d’un space-western dont l’influence du récent disparu Leiji Matsumoto se fait sentir à chaque instant.
Sans révolutionner en rien le scénario d’un space-op grand public, Tarquin est parfaitement à l’aise et installe enfin des personnages certes archétypaux mais intéressants dans les interactions qu’ils permettent. Surtout, il utilise parfaitement la mise en drame d’un antagoniste tout puissant et d’une jeune maman condamnée à bosser pour sauver sa fille malade. L’équipage du UCC Dolorès enfin constitué, on a toutes les cartouches pour un beau duel poussiéreux. Il faut reconnaître que tout à son installation dramatique l’auteur oublie un peu l’action, lui préférant les beaux paysages en pleine page et les furies bestiales des diverses créatures.
Franchement équilibré, agréable à lire, on n’attendait vraiment plus une renaissance de l’auteur de Lanfeust et de quoi faire (avec quatre tomes de retard, c’est assez rare pour le souligner) de UCC Dolorès une ongoing serie aux épisodes attendus.
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Le sentiment au sortir de cette ambitieuse trilogie est celle d’une superbe bande-annonce du blockbuster SF absolu que l’on croise régulièrement sur Youtube. Ces fulgurances visuelles montées de façon dynamique et exonérées de continuité dramatique sont faites pour allécher. La structure de Talion reprend ce format, en oubliant malheureusement que, si proche qu’il soit avec le cinéma, la BD n’en est pas.
Après un second tome qui concentrait son récit sur une structure simplifiée autour des héros en quête dans le monde extérieur, en abandonnant partiellement la complexité des intrigues politiques, Sylvain Ferret avait remis en selle son lecteur en avançant dans la connaissance des secrets. Comme s’il avait en avait trop dit, le voilà qui expédie très rapidement le gigantesque affrontement promis et envoie ses héros dans une oasis tout droit issue de Tokyo Ghost (inspiration très probable de l’auteur au vu des proximités des deux séries). C’est frustrant pour le potentiel d’action SF que permettait ce conflit et par le déroulement minimaliste choisi, comme pressé de changer de décors. Problème de montage sans doute, l’envie d’un gros cliffhanger ayant repoussé cette bataille au tome 3 et créant cette rupture incompréhensible. Car ce dernier volume se veut entièrement situé dans cet Eden où la Nature existe encore et où la Vermine est soignée par les pouvoirs d’une sorte de Messie.
Dans un rythme apaisé, Ferret est plus à l’aise pour dérouler son style fait d’images muettes et de textes mystérieux. Si l’unité de lieu facilite cette fois le suivi, les ressorts de fond de son histoire restent encore bien obscures du fait d’un refus systématique de l’explicatif. Certains très grands dessinateurs parviennent à se contenter de l’image pour faire avancer leur histoire. Sylvain Ferret est un bon dessinateur et n’a pas encore
les outils techniques pour se permettre cette subtilité narrative. A l’inverse un immense dessinateur, Antoine Carrion, butait sur les grosses lacunes de son scénariste sur la également très ambitieuse et ratée série Nils. Surtout il utilise l’image sans le rythme du cinéma, sans le son. Essayez de regarder une très bonne bande-annonce sans le son et vous aurez une idée de ce qu’on ressent à la lecture de ce tome.
L’histoire de Talion était intéressante, ses personnages originaux, ses sujets inspirés et en lien avec notre actualité. Son ambition graphique très grande et d’une esthétique de très bon gout qui génère son lot de baffes graphiques au fil des trois tomes. Il aura manqué une science du récit et un liant qui font de façon très frustrante de cette trilogie un raté. C’est d’autant plus triste que l’on ressent à chaque instant la passion mise par l’auteur dans son projet. Il eut été sage qu’il soit conseillé, accompagné. Je ne digresserais pas sur le rôle de l’éditeur, qui semble particulièrement absent de nos jours dans la BD mais ce projet interroge sur un auteur laissé sans filet et sur un gros éditeur qui assume de sortir trois albums en connaissant leur faiblesse. Gâchis pour l’auteur, gâchis pour le lecteur, gâchis pour la BD.
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Le redoutable Owen vous le dira bien volontiers avant de vous trancher la gorge, la vie d'un barbare n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît. Il faut entretenir régulièrement son goût pour la violence aveugle, accaparer constamment des femmes et des richesses qui ne sont pas à vous, guerroyer, boire, guerroyer, boire encore, et ce dans une implacable routine faite de carnages et de têtes qui volent.
Seulement, la routine n'est plus ce qu'elle était pour Owen, et il faut même dire qu'il la regrette amèrement. Depuis qu'il a été maudit par trois sorcières (Depuis Macbeth, il faut se méfier des trio de sorcières), Owen est littéralement condamné à ne faire que le bien et à venir en aide aux opprimés, ce qui fait qu'en réalité, il ne serait pas capable de vous trancher la gorge, mais si ça lui démange.
Pour le "soutenir" dans sa mission, Owen s'est vu adjoindre une hache d'un genre bien particulier, puisqu'elle est dotée d'un visage et qu'elle lui parle constamment, en plus de boire le sang des ennemis qu'il massacre avec son concours.
Le Barbare et sa Hache écument les terres désolées, portant secours à qui en fait la demande, et ne tuant que si la Hache le juge nécessaire. Au gré de ses bienfaisantes infortunes, Owen rencontre Soren, une sorcière qu'il sauve in extremis du bûcher, et va découvrir une menace bien plus sombre que les quelques sortilèges de Soren. Le duo improbable va pouvoir se remettre au boulot, mais pas de gaîté de coeur, bien sûr, même si, en étripant des méchants, Owen pourrait bien en retirer quelque satisfaction, allez savoir.
Une nouvelle relecture du genre Heroic Fantasy, voilà ce que nous proposent les éditions Urban Comics en guise de lecture estivale avec un fun notable et une ambition très modérée.
La magie opère sur ce premier tome, grâce au duo formé par Owen et sa Hache, qui donne lieu à des dialogues sarcastiques savoureux et des situations décalées. Contraindre un guerrier immoral à faire le bien est une idée originale qui fournit un bon moteur à l'intrigue, obligeant notre héros à réviser ses méthodes expéditives et son tempérament sanguinaire et égoïste au profit des plus faibles. Le caractère de l'anti-héros permet à l'auteur de développer un ton décalé et irrévérencieux, ainsi qu'un humour noir qui sied bien à son entreprise de relecture du genre.
Côté action, nous sommes servis également, attention toutefois à la violence des combats qui rendent l'album incompatible avec un public trop candide (il n'y a pas d'encart "pour public averti" au dos). Le trait énergique de Nathan Gooden, que l'on avait pu apprécier dans Zojaqan ou plus récemment dans Dark Knights of Steel, comprend quelques morceaux de bravoure qui renforcent l'impact visuel de l'album et ajoutent une couche d'intensité. Entre un esprit Slaine et un trait qui fait parfois penser à Travis Charest, Brabaric a d'excellentes références et gagne un point par rapport à un Raiders très proche dans l'idée mais très différent visuellement.
Audacieux, rythmé et gore, Barbaric parvient à équilibrer violence et humour pour un cocktail que ne renieront ni les amateurs d'anti-héros, ni les aficionados de Conan le Barbare.
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C'est sans doute le plus gros procès politico-financier de l'histoire de notre pays. Après dix ans d'enquête, un ancien président de la République, des ministres de premier plan, préfets et conseillers au plus haut niveau sont renvoyés devant un tribunal pour association de malfaiteur et financement illégal de campagne électoral, entre autres. Au vu des éléments relatés par cette enquête on peut même se demander si le chef de haute trahison, disparu du vocabulaire judiciaire français, ou d'intelligence avec l'ennemi ne serait pas adapté contre l'ancien président Sarkozy. Le six janvier, alors qu'il est en attente de la pose d'un bracelet électronique pour sa condamnation définitive dans l'affaire Bismuth où il a corrompu un magistrat de la Cour de cassation, Nicolas Sarkozy entame le procès le plus long.
Attaqué de toutes part, par adversité ou par faiblesse morale, Mediapart, alors jeune journal en ligne de quatre ans, révèle les premiers éléments entre les deux tours de la Présidentielle. Longtemps seuls dans la tempête qui voit tout un système étatique menacé bien au-delà de la Sarkozie, Fabrice Arfi et ses collègues se trouvent rejoints sur cet ouvrage par des pointures tels que Benoit Collombat ou l'ancienne cheffe du service justice de France-info, de quoi rendre incontestable une reconstitution minutieuse et ultra-référencée.
Accrochez-vous car loin d'être un austère documentaire, Des billets et des bombes apparait comme un brillant thriller géopolitique du niveau d'un Largo Winch... sauf que tout est vrai! Aidés par des spécialistes de la création audiovisuelle, dans une mise en scène redoutable qui nous plonge au cœur des réunions secrètes mêlant les protagonistes, les journalistes utilisent des sources premières issues de l'enquête judiciaire, courriers, enregistrements audio, témoignages d'acteurs directs, permettant de décrire factuellement une odyssée que même les plus fins scénaristes n''auraient osé imaginer...
Car tout y passe dans cette affaire qui voit un candidat de la Droite s'associer à un dictateur étranger pour accéder au pouvoir, faire des affaires par la suite, interférer dans la justice pour le blanchir sur ses crimes des années 1980, monter une guerre avec les pays de l'Otan pour éliminer les preuves de la corruption, sans parler des menaces, assassinats présumés et mille barbouzeries devant lesquelles les montages financiers de Jérôme Cahuzac sont du bac à sable.
Sarkozy connait sans doute le risque majeur étant donnés les efforts déployés par la suite pour tenter d'annuler l'instruction judiciaire, manipuler des témoins, provoquant de nouvelles enquêtes en cascade, jusqu'aux premiers jours du procès où il conteste toujours la légitimité du tribunal correctionnel auquel il préfèrerait la Cour de Justice de la République, connue pour son immense bienveillance envers les prévenus.
Nombre de responsables tentent d'associer le risque envers l'ancien Président comme un risque pour la République elle-même au travers d'une fonction qui serait alors tachée. A l'heure d'une défiance historique des français envers leurs représentants et de la plus grave crise politique de la cinquième République, le calendrier judiciaire apparait facétieux et l'on se demande bien ce que l'année 2025 qui s'ouvre va bien pouvoir nous apporter comme nouvelles surprises...
Que vous la lisiez par amour des thrillers ou par désir de vous informer comme citoyens, cet album est déjà un must-read qui vous aidera comme aucun article de presse à comprendre la gravité et la complexité démente de cette affaire.
Quel choc les amis! On savait le roman un des plus pissants de la SF française jamais écrit. On avait constaté le talent d’Eric Henninot dès le premier tome. J’avoue ma surprise sur la concentration d’un tome entier sur la traversée de la Flaque de Lapsane, ne me souvenant pas de l’importance de ce passage dans le livre. Ce petit détail laisse imaginer une série en au moins six tomes et je pressens déjà un très gros dernier opus pour arriver à boucler ce monument. Pour rappel aux non initiés: il s’agit pour la Horde de traverser en « trace directe » une vaste étendue marécageuse dont le centre est un lac aux fonds variables et surtout parcourus de Chrones, entités redoutables qui dévient le temps et l’espace…
Le tour de force de ce volume est de nous happer malgré des décors absolument ternes, monotones, et par moment (la traversée centrale à la nage) vides! Mais la richesse des personnages, la tension dramatique et la maitrise narrative impressionnants de Henninot nous plongent dans ce maelstrom émotionnel de bout en bout sans nous laisser respirer et en procurant des sensations comme le permet rarement la BD. La tension permanente entre la hordière enceinte et le redoutable Golgoth respire sur les interventions quasi-surnaturelles du maître d’Erg le protecteur, d’un siphon qui agit sur le Temps puis d’une énigmatique tour que l’auteur passe avec une surprenante rapidité. Il faut bien faire des choix! La force de cette histoire c’est de nous faire (par moments) oublier l’aberration du projet en nous plongeant dans le cœur de l’Humain épicé de réflexions philosophiques sur l’être, le Temps, l’âme et l’individu. Un immense roman a donné naissance à une immense BD qui prends la suite de Servitude et Azimut comme étalon de la plus grande série BD en cours. Tout simplement.
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Eric Herenguel est un petit coquin! En entamant sa série pulp on pensait partir sur une aventure classique suivant un bellâtre aviateur à la tête d’une escouade d’avions de chasse… dès le premier tome le supposé héros disparaît entre les griffes des amazones de Manhattan Jungle, Kong n’apparaît guère et on finit par réaliser que toute cette cavalerie n’est pas plus centrale que le grand singe qui ne servent que de décorum pour laisser l’auteur jouer avec ses dinosaures, ses engins et suivre le véritable héros de l’histoire: le teckel Spit, désigné priorité nationale par le président des Etats-Unis en personne!
Car ce qui définit Kong Crew c’est un énorme délire qui réussit le miracle de tenir la route de bout en bout en nous réservant pas mal de surprises que ce soit dans l’humour absurde ou dans l’intrigue proprement dite. Envoyant de nouveaux joujoux se faire trucider dans la zone pendant que la jolie fille du colonel joue les starlettes pour retrouver le chien, Herenguel transforme son tome de conclusion en sauvetage baroque sans se contenter de rester sur ses bonhommes, au contraire. Il multiplie les projecteurs sur une galerie de grandes gueules toutes aussi bad-ass les unes que les autres, que ce soit du côté des militaires que des amazones, si bien qu’il n’y a pas trop de soixante pages pour ajouter une sous-intrigue à chaque chapitre. Et lorsque la course-poursuite finale est arrivée on n’est guère surpris mais la banane aux lèvres de comprendre que tout ceci n’était qu’une mise en bouche avant un second arc peut-être encore plus délirant à venir…
Publié en éditions anglaise au format comics avec le partenaire Caurette, ce qui ne semblait qu’un petit projet pour initié est devenu au fil des tomes un vrai blockbuster de la fin d’année, qui démontre, contrairement à son confrère Mathieu Lauffray malheureusement, que Eric Herenguel est un vrai bon scénariste qui maîtrise toutes les ficèles et facéties pour se faire plaisir avec ses avions, ses dinos et son New-York post-apo. Bourré d’action, de rebondissements, de belles séquences « Kaiju » en cinémascope et de bons mots à la sauce vintage 50’s, Kong crew c’est le cinéma du samedi soir en BD et on en redemande devant tant de générosité, en n’ayant exploré qu’une petite partie de ce magnifique univers.
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Grosse sortie de ce tunnel éditorial annuel chez Glénat, la 3eme kamera a été teasé depuis plusieurs mois avec différentes variantes de la (très réussie) couverture, prélude aux trois éditions en vente (dont une NB avec la désormais malheureuse habitude de doubler le tarif pour les éditions sans couleur...).
Communiqué comme l'album des auteurs des (excellents) Ballade du soldat Odawaa et La Bombe, ce one-shot doté d'un très fourni livret historique est plutôt à mettre en parallèle avec le tout aussi excellent Seules à Berlin, dont il partage la noirceur. Car il y aune petite confusion dans cette BD qui traite bien plus du chaos humain dans le Berlin de l'immédiat après-guerre que de cette quête d'archives historiques. Il vaut donc mieux être prévenu pour éviter une déception. L'intrigue tortueuse menée par Cedric Apikian garde bien pour fil rouge l'un des photographe des PK mais ce qui intéresse les auteurs reste la chronique noire d'un chaos où seule la survie compte et où toute morale a disparu alors que subsistent quelques vestiges humains revanchards du glorieux Reich. L'aspect documentaire sera excellement fourni par les pages historiques en fin d'album mais plus sur le modèle d'un bonus DVD que véritablement structurant de l'histoire. Cette dernière s'attache plus à l'affrontement feutré entre les services de renseignement militaire affairés à capturer les milliers d'anciens nazis disparus dans la débâcle et un ancien officier qui n'a pas dit son dernier mot et utilise le tas de gravât qu'est Berlin pour mener ses petites combines et assassiner un soldat par-ci par-là.
Et Berlin est peut être le personnage principal de l'album, ou du moins ses occupants, pauvres âmes qui se remettent à peine de la fin d'un monde. Le dessin assez classique de Denis Rodier a toute sa force en posant ses encrages profonds dans des décors redondants qui n'aident pas à habiller l'image mais que le dessinateur, plein de professionnalisme, sait varier dans sa mise en scène en usant de cadrages très larges voir de pleines pages au découpage déconstruit. C'est ainsi une véritable prouesse graphique que de parvenir à donner une vraie dimension graphique à un album au contexte très pauvre en possibilités. Aidé par le script de son scénariste, le dessinateur québécois développe joliment ses personnages de soldats et de rescapés en aérant un peu la pesanteur du propos. Les limites de son trait rendent en revanche parfois compliquée la distinction de certains personnages dans une histoire où l'identité du photographe est un des mystère qui perdure jusqu'à la dernière page.
Surprenant tout au long de la lecture, La 3eme Kamera se trouve plutôt mal titré sur cette confusion originale. N'hésitant pas dans la noirceur, le scénario sait apporter des moments de fraicheur en suivant ces soldats joviaux pris dans une menace qu'ils ne perçoivent pas. Plutôt nihiliste au final, l'album est une excellente description des conséquences immédiates de la guerre pour les allemands et vous permettra de vous documenter sur le thème des archives de guerre que les auteurs n'auront malheureusement pas complètement réussi à intégrer à leur histoire.
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Il y a deux ans Hollywood dynamitait la lassitude des spectateurs en remettant en scène un Golden boy soixantenaire dans l’improbable suite du film Top Gun, qui avait lancé sa carrière et créé une icône de la pop culture avec cet avion au design unique: le F-14 Tomcat. L’impact de cet avion sur l’imaginaire occidental (avec un énorme travail de communication de l’armée US rappelons le) ira jusqu’à incarner les Valkyries, ces avions-robots dans la mythique saga japonaise Macross et comme le raconte Romain Hugault, peu de petits garçons des années 1980 ignoreront les poster d’avions F-14 comme de Ferrari… C’est donc à la fois un hommage nostalgique à une époque, un documentaire sur l’histoire de cet avion et une suite non-officielle à la saga Top Gun que s’adonne le dessinateur-aviateur, avec toujours un si brillant talent technique qui nécessite de rappeler (comme il le fait en making-of bonus) que la totalité des planches sont entièrement dessinées et jamais issues de photographies retouchées. Cela va mieux en le disant.
Un peu comme une reprise du concept de son premier album, le dernier envol, Tomcat propose très humblement deux histoires sur cet avion: celle du premier (et quasi unique) combat contre des avions libyens pour cet engin dont la supériorité technique incitait les adversaires à prendre le large, et celle – touchante – de la première femme pilote de chasse qui disparut tragiquement du fait d’une défaillance moteur connue du F-14. Immédiatement la narration surprend avec cette interventions de l’avion lui-même qui s’immisce fictivement dans les échanges radios des pilotes. Excellente idée qui permet aux auteurs de livrer des informations et donner une âme à cet engin de fer, dans un milieu empli de tradition allant parfois jusqu’au mysticisme. Si la première séquence s’inscrit totalement dans les pas du film Top Gun et nous emporte tout autant entre testostérone et militaro-technicisme reaganien, la seconde est beaucoup plus politique et intéressante puisqu’elle nous décrit une aéronavale restée sur un texte de 1948 interdisant aux femmes de piloter des avions de chasse et dont les soirées orgiaques aboutirent à un gigantesque scandale d’image dans les années 1990 après le viol de dizaines de femmes par de fiers officiels pilotes. En suivant cette brillante pilote, on ressent la fierté d’assouvir enfin ce rêve contre le patriarcat, contre une armée archaïque, contre l’Histoire.
En ouvrant cet album on aurait pu craindre le caprice d’un excellent vendeur de BD d’avions rutilants et on ressort les yeux plein d’étoiles entre la magie du cinéma et le documentaire critique, histoire de profiter des incroyables planches de Romain Hugault sans sombrer dans une image d’Épinal qu’il frôle souvent dans ses albums. Encore un magnifique travail dont on ne se lasse pas et qui nous apprend plein de choses que l’on aurait pas eu l’idée de demander.
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Le scénariste chevronné Jean-François di Giorgio qui nous avait proposé le très sympathique Shaolin sait décidément très bien s’accompagner puisque pour cette ouverture d’une trilogie western lorgnant vers Sam Pekinpah il offre à l’italien Fabrizio des Dorides une incroyable galerie graphique pour son premier album publié! Véritable révélation dès les premières pages (excellemment aidé par Garluk à la couleur), le dessinateur nous plonge dans un Ouest ultra-violent où les cadrages serrés et le découpage haché du scénariste participent d’une urgence permanente où la vie est bien peu de choses… Un artiste à suivre.
Naviguant entre plusieurs personnages et temporalités, ce volume s’ouvre sur un gigantesque massacre en plan aérien dans une riche propriété du Wyoming, toute l’intrigue devant mener à la cause et au déroulement de cet assaut. Sans grandes explications, le scénario nous propose au fil de cette brève lecture, essentiellement des gunfights rageurs, des morts atroces et une imprévisibilité recherchée, le tout léché par des dessins aux petits oignons. Si les planches nous racontent la terrible histoire d’une garde du corps qui est ce qui se rapproche le plus d’une héroïne, son temps est largement partagé avec une importante galerie de personnages habitant un lieu semble t’il destiné à accueillir un huis-clos sanglant, une bataille inéluctable. Vous l’aurez compris cette ouverture n’est qu’une mise en place qui aurait dû être frustrante si ce n’était le rythme très rapide et l’action omniprésente. Les amateurs de belles images ne bouderont pas leur plaisir en attendant un démarrage d’intrigue dès le prochain tome qui s’annonce tonitruant.
Surprenante BD finalement assez vide narrativement parlant, mais dotée de suffisamment de sympathies d’intention et de radicalité d’action pour justifier une plongée dans ce sang et ces larmes… à venir.
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Second choc graphique de l’année proposé par les comics indé et raflé par les décidément efficaces éditions Hicomics après le rageux Kali, ce Dawnrunner s’annonçait comme le messie et candidat évident au statut d’album de l’année: un pitch au croisement entre deux des plus grands chefs d’œuvres SF ciné des vingt dernières années, le golden-boy du scénar comic du moment et de premiers aperçus à tomber. La filiation avec l’immense Pacific Rim coule de source, la thématique plus intello de la communication avec l’envahisseur ajoutée (l’autre immense Arrival) et tout l’imaginaire Mechas/Kaijus depuis Evangelion faisaient frétiller les amoureux d’imaginaire techno et de batailles boom-boom.
Et je dois dire que je suis sorti déçu de cette lecture pour des raisons d’autant plus frustrantes qu’elles résultent de choix créatifs totalement volontaires. Au premier chef ces trames assez denses posées sur les somptueux dessins d’Evan Cagle et qui affadissent tout en rendant encore moins lisibles des affrontements mis en scène de façon compliquée.
Comprenons nous bien: le travail artistique de Cagle est phénoménal, sa maîtrise technique sans défaut apparent et l’implication totale. Pourtant les auteurs optent pour un découpage qui alterne le hors-champ et les très gros plans en évitant soigneusement la lisibilité des combats. Le design des Kaijus et des méchas prête également à discussion: si l’on comprend la volonté d’évolution de créatures primitives vers des blob organiques pour les besoins du scénario, le cœur du plaisir de lecture en devient frustrant en nous faisant échapper aux belles bastons que James Harren n’oubliait pas dans son superbe Ultraméga.
En refusant pratiquement de répondre aux questions que se posent les lecteurs, Ram V et son compère choisissent le contre-pied en se concentrant sur la dimension philosophique de l’âme et de la vie après la mort, lorsque leur championne pénètre dans l’univers mental d’un ancien soldat disparu depuis longtemps. Tout accaparés à développer ce sous-drame passé ils ne font que survoler une autre dimension pourtant mise en avant dans la première partie, la transformation de cette résistance humaine en l’ultime arène de gladiateurs, extrapolation de la société américaine du spectacle permanent. L’itinéraire mental de l’héroïne et de son alter-ego progresse peu jusqu’au sursaut final qui redonne un coup de punch sans lendemain, comme si les auteurs tétanisés par leur envie n’avaient su comment conclure en un unique tome. Les pistes ouvertes étaient pourtant multiples et l’attente des fans de Kaijus immense, faisant de ce Dawnrunner le reboot officieux du film de Guillermo del Toro.
L’intrigue étant beaucoup portée par les images sans grande aide narrative, une seconde lecture pourra peut-être ouvrir les chakras philosophiques du projet et rehausser cette appréciation qui reste dubitative quand à une certaine confusion des objectifs de Ram V, suivant un peu plusieurs thématiques sans jamais en pousser aucune. La déception est donc à la hauteur des espoirs mis dans ce projet qui reste graphiquement d’une grande virtuosité mais scénaristiquement pas le meilleur script de l’auteur indien. Dommage.
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A mon grand regret j’avais plutôt mal accueilli le premier tome de cette luxueuse trilogie en raison d’une complexité de construction et d’une présentation épistolaire trop essentielle dans le récit. Après un étonnant flash qui nous montrait notre chevalier dans de beaux draps aux mains de sauvages des Amériques, ce second volume nous envoie de l’autre côté de l’Atlantique à la suite directe des dernières pages du précédent. Le malfaisant chevalier a en effet trouvé dans son bannissement l’occasion de se refaire une place au soleil de Versailles au détriment d’une jeune héritière qu’un noble jaloux souhaite voir frapper du l’infamie en missionnant le libertin pour la marier à un sauvage!
Il faut se souvenir qu’Alain Ayroles aime les intrigues alambiquées et manipulatrices et les Indes Fourbes nécessitait un peu de concentration. Cette suite des mésaventures du chevalier de Saint Sauveur reprend sur un rythme plus soutenu que le précédent en adoptant une linéarité beaucoup plus facile à suivre et enthousiasme par des décors où Richard Guérineau semble bien plus à l’aise que dans les intérieurs français. Il nous rappelle à cette occasion son immense qualité de coloriste qui rangerait presque son dessin au second plan au regard de la finesse de ses textures.
Découvrant clairement les finalités du récit et les manigances du méchant, le lecteur peut également prendre fait et cause pour les victimes, la jeune femme et les deux pauvres serviteurs, l’indien et ce Gonzague qui va prendre une dimension de premier plan au travers de ses lettres à sa femme restée au pays. Ce qui manquait cruellement à L’ennemi du genre humain qui se contentait de constater les méfaits du chevalier sans possibilité de compassion pour les souffres-douleur est ici résolu de façon salutaire et donne un intérêt rehaussé à la série.
Je constatais au billet précédent le manque de souffle, ce n’est plus le cas ici puisque l’aventure canadienne crée un nouveau départ qui permet l’émerveillement dans ce Nouveau Monde et la frugalité de la vie confrontée à une Nature omniprésente et remet l’anti-héros au second plan. La différence de traitement scénaristique est très étonnante et confirme peut-être une prise de conscience du scénariste, ce qui laisse optimiste pour la conclusion d’une série totalement relancée. Progressant tout naturellement entre l’arrivée dans ce monde qui doit lui permettre de se faire une virginité, l’histoire évolue vers la grande aventure qui fait référence aux écrits de London et au Dernier des Mohicans. L’amour présenté jusqu’ici sous le regard cynique du chevalier prend désormais un regard plus tendre, condamnant la vision machiavélique de ce dernier et laissant le lecteur espérer une punition à la hauteur de ses maléfices.
Très heureuse évolution d’une série mal débutée malgré la grande technique des auteurs, L’ombre des Lumières se rééquilibre en plaçant les Lumières sur l’Ombre pour le plus grand plaisir des lecteurs en proposant une grande aventure lettrée.
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Voici venue la fin (?) des aventures du pirate Raven et comme on s’y attendait depuis un premier tome lu à l’envie, le dessinateur de Long John Silver semble avoir produit sa trilogie à l’impro (au talent comme on dit). Toutes les difficultés rencontrées précédemment se retrouvent concentrées ici avec en outre la très mauvaise idée de monter la pagination à presque un double album pour une intrigue quasiment résolue à la fin du précédent…
L’ouvrage commence par une étrange page de résumé (qui n’existait pas sur le second tome, tiens, pourquoi?) puis sur une bonne surprise: un flashback sur l’enfance de Raven. Le projet étant construit sur la rivalité entre l’anti-héros et la belle Blacksee, le fait de renforcer le background de Raven est plutôt bien vue, en attendant celui de sa rivale (attendez…). Ensuite patatra: Lauffray reprend pratiquement case pour case sur la dernière page du volume deux pour nous enchainer un très long déroulement en unité d’action, de temps et de lieu. Le lieu est incroyablement pauvre avec cette menace majeure d’une attaque massive des cannibales sur le petit fort en bois, sauvages que le dessinateur laissera à l’état d’une masse informe, bien loin des flamboyances barbares qu’il a su croquer par le passé. Le temps se trouve haché avec des séquences brutales sans préparation et qui frisent par moment le ridicule. L’action se résume à des aller-retour de Raven entre les habitants du fort et les pirates piteusement vautrés au pied de leur navire échoué, tout cela en l’absence remarquable d’une Lady Darksee dont l’inévitable retour sonnera creux.
Si la réalisation de l’album a à peu près tout faux je soupçonne Mathieu Lauffray de préparer une suite ou spin off… sur ce qu’aurait dû être son projet depuis le début: Raven et Darksee se tournant autour dans une tragicomédie pirate. Il semble s’être perdu en route faute d’histoire à raconter. Une histoire sans personnage ne tient pas, des personnages sans histoire malheureusement pas plus. Terrible naufrage d’un immense illustrateur qui nous rappelle (en pire) les errements de sa première aventure en semi-solo sur Prophet. Raven n’avait pas pour objectif de révolutionner la BD de piraterie mais avait un potentiel ne serait-ce que dans le ton surprenant adopté. Sur Furies Lauffray dramatise et plonge dans ses tics graphiques sans contrôle, sans mise en scène. Une série à oublier et qui mérite deux étoiles uniquement en raison de l’aura d’un grand auteur et d’une qualité graphique qui reste malgré tour importante.
Alain Ayroles est un fin connaisseur de l’Age classique et de la langue qu’il parcours depuis presque trente ans au fil de sa grande série De capes et de Crocs et de son best-seller Les Indes fourbes en 2019. De ce dernier on retrouve pour cette association avec le dessinateur du Chant des Styges une construction complexe, un protagoniste malfaisant et corrupteur et un jeu entre la narration et la réalité visible. Ce premier tome nous fait découvrir les aventures du dit chevalier en deux chapitres entrecoupés d’une vision de ses (mes)aventures au Canada.
Présenté comme une variation sur les Liaisons dangereuses, on retrouve donc le récit épistolaire compliqué à suivre entre le chevalier, ses alliés de malfaisance et des oies blanches victimes de ses machinations. La subtile entrée en matière introduisant l’anti-héros retarde l’immersion du lecteur dans ce récit en devant faire une gymnastique permanente entre les bulles, les lettres, elles-même jonglant entre vraie et fausse identité des uns et des autres… bref il faut s’accrocher. Lorsque de vraies séquences de BD démarrent on profite néanmoins des magnifiques planches de Richard Guérineau qui semble parfaitement à l’aise et impliqué dans ce projet, lui qui a par le passé donné l’impression de dérouler des albums à minima. La reconstitution historique, la colorisation somptueuse enchantent les sens tout comme les textes, pour lesquels on connait l’aisance d’Alain Ayroles.
Techniquement irréprochable, ce beau premier tome n’a pas froid aux yeux en accumulant les difficultés: une thématique intello, une construction compliquée, un anti-héros qui interdit toute implication pour le lecteur, gageons que les lecteurs se remémoreront la flamboyance (pas si simple) des Indes Fourbes pour vouloir renouveler l’expérience. Le problème est que l’on est cette fois en présence d’une trilogie avec une construction qui laisse un peu circonspect. L’esprit est là, le plaisir littéraire indéniable, le souffle sans doute pas. Semant de petits pas pour la suite cet album parie sur la fidélité des lecteurs plus que sur la conviction de nouveaux venus. Guère d’inquiétude sur la qualité des prochains tomes, un peu plus sur les ventes de l’éditeur.
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Porté par une communication appuyée et un relai médiatique important à sa sortie, cet étrange album n’est que le premier d’une fresque qui pourrait s’apparenter au projet fictif de Gibrat sur la magistrale série Mattéo. Véritable adaptation BD d’une source secondaire, le témoignage d’un acteur de la Guerre, Les 5 drapeaux est bien un album documentaire, avec les risques du genre, malgré un style cartoon surprenant et qui permet à l’album d’éviter une pesanteur administrative que la trop grande proximité avec le Journal impose.
Le premier volume est dédié aux camps d’internement (pour ne pas dire « de concentration ») dans lesquels la République française a caserné pendant des mois ces dérangeants résistants espagnols rescapés de la Retirada, alors que Paris capitulait à Munich et tentait de ne pas fâcher les régimes fascistes. Sur le plan historique cet aspect est très intéressant, nous plongeant à l’intérieur de sombres moments méconnus de notre pays. Ces camps seront reproduits quelques décennies plus tard pour les harkis algériens. La limite du propos reste que Pau se cale sur la vision de son grand-père sans mise en perspective historique. Ce n’est pas trompeur en ce que cela reste une vision intime, mais c’est frustrant tant cette problématique historique du comportement des autorités françaises est sérieuse.
Le récit quelque peu redondant reste ainsi totalement calé sur les écrits du grand-père, une personnalité déterminée dont les dessins de Pau rendant bien compte et sauvent un album qui aurait sinon pu être rébarbatif faute d’intrigue. Très expressifs malgré les tronches de walt-disney de ses personnages canidés, les personnages nous permettent de ressentir l’émotion de la perte de son pays, de l’inconnu concernant les proches et tout simplement de la difficulté de la vie dans ces camps, totalement abandonnés jusqu’au décès des plus faibles.
Cette ouverture aurait mérité comme tout bon album une part scénarisée afin de fluidifier une lecture qui reste passionnante. De même, en oubliant de teaser la suite des aventures du personnage principal, l’auteur donne l’impression de lire un one-shot pesant qui reste fermé sur une petite section de l’Histoire. Espérons que Pau s’émancipe de son matériau et de la mémoire familiale pour proposer une grande fresque BD que le sujet permet assurément.
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Depuis son inabouti Invisible Kingdom en 2020, le britannique Christian Ward semble être une des nouvelles coqueluches du Big Two en apportant sa touche Indé qui redore le blason industriel des mastodontes. Après le réussi Aquaman Andromeda en compagnie de Ram V (autre cador du moment), le voilà qui rempile dans le Black Label et profite de la liberté de cette collection pour proposer un étonnant croisement entre l’univers de Batman et celui de Lovecraft.
Pour ceux que la technique très numérique et parfois criarde de Ward rebuterait je peux les rassurer en indiquant que cet album se veut un hommage graphique à la BD qui a donné envie à l’auteur de faire de la BD: le mythique Arkham Asylum de Dave Mckean. Et sur ce plan c’est déjà très réussi puisque l’auteur utilise intelligemment son trait habituel pour illustrer les deux univers (mentaux?) que décrit l’album. Se glissant totalement dans l’atmosphère « horreur » recherchée, les pages posent donc comme un filtre sur des fonds troubles et inquiétants en variant le découpage, du gaufrier rectiligne à des arabesques circulaires.
Mais ce sont bien le retour de la Cour des Hiboux et les idées énoncées à partir de cet infra-monde qui bousculent incroyablement l’univers de Batman, comme on ne s’y attendait pas. Lorsque cette secte de millionnaires est apparue dans le cerveau de Scott Snyder en 2011 on n’imaginait pas qu’elle allait rester si discrète dans les créations suivantes. Bien peu ont osé réutiliser ce qui redéfinissait pourtant l’écosystème de Gotham en créant ces fameux Ergots, assassins à peu près increvables aux mains de maîtres des psychotropes qui mèneront la vie dure au Dark Knight. Et c’est toute l’intelligence de Cristian Ward sur ce one-shot (malheureusement trop court pour pouvoir vraiment développer) que d’ouvrir une improbable porte vers le monde miroir d’en dessous tout en permettant une interprétation psychologique toute batmanienne sur des hallucinations horrifiques. Le premier degré restera sur l’irruption lovecraftienne d’une entité du monde caché qui influe sur les êtres de notre univers. Cela fait échos avec un asile d’Arkham où a toujours sembler roder un maléfice corrupteur et qui trouve ici une explication double. Les occupants de l’asile trouvent ainsi un sens à leur démence, jusqu’à transformer Double-face en un allié de circonstance. Une vision plus intellectuelle verra ce court voyage comme une allégorie des méandres psychiques de Bruce Wayne, tout en symbolique, au travers d’une relation filiale complexe…
Alors que le Batman monstrueux que pourchasse Bruce Wayne nous frustrera un peu par le refus de l’auteur de nous offrir l’affrontement épique attendu, la multiplicité de pistes détaillant la Cité, ses monstres et jusqu’à la véritable origine de la quête sans fin de Batman, fascinent par leur richesse. C’est simple, cela faisant bien longtemps qu’un album de Batman n’avait pas ainsi posé une stèle majeure dans la mythologie de ce si passionnant personnage.
Attendu comme une simple récréation à la mode Cthulhu, ce City of Madness enthousiasme tant graphiquement que dans ce qu’il ouvre, tout en restant accessible à ceux qui ne voudront y trouver qu’un one-shot bien au chaud dans la collection Black label. En attendant on ne peut que remercier l’artiste d’avoir su dépasser sa seule envie d’hommage pour propose un ouvrage majeur qui restera dans la bibliothèque idéale de Batman.
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Le personnage d’Aquaman est créé en 1941 et adapté au cinéma en 2018 au sein du Snyderverse. Succès commercial et critique, le destin de la franchise au cinéma est pourtant mort-née avec les changements de plans de l’éditeur. Un second film doit sortir en fin d’année aux Etats-Unis. Première incursion de l’étoile montante du scénario US Ram V dans le Label mais aussi de l’artiste numérique couronné aux Eisner Christian Ward, il a fallu attendre une année pour voir débarquer chez nous ce one-shot très attendu, avant le fort alléchant Wonder Woman Historia cet été.
Doté peut-être de la plus belle couverture de l’année BD, cet album coche toutes les cases de la qualité BL en proposant une histoire dans sa propre continuité et parfaitement accessible aux néophytes, sur un schéma archi-classique voir même plagiaire puisque l’on a parfois le sentiment de lire un mix entre le Namor d’Esad Ribic (pour l’horreur en huis-clos) et le film Abyss: alors qu’Aquaman navigue entre ses amitiés humaines retirées des villes et son gardiennage des royaumes sous-marins, un objet spatial tombe dans une fosse du Pacifique en attirant une expédition de l’armée américaine à bord d’un sous-marin ultra-technologique. Bien vite la pression des fonds et l’influence de ce qui est renfermé dans le vaisseau mettent à mal les objectifs de la mission. Aquaman va devoir sortir de sa neutralité pour empêcher un chaos planétaire…
Votre appréciation de ce très bon album sera déterminée par votre réceptivité à l’art très particulier de Christian Ward. Doté d’une technique de dessin parfois discutable et très éloignée des canons du comics, l’artiste excelle surtout dans un découpage très libre qui accompagne les formes et couleurs semblant inspirées par l’iridescence des fonds et des écosystèmes marins. Cela permet de créer une atmosphère entre haute-technologie aux aspects vaguement kitsch avec des aplats et des formes futuristes dans le sous-marin et un univers psyché-dark pour l’Océan où la quasi absence d’encrage se marie parfaitement avec un monde incertain à la luminosité fuyante. Sa représentation d’Aquaman est sur ce point parfaitement réussie en sorte de fantôme presque muet qui rode autour des humains pas vraiment à leur place.
Si la trame générale du scénario est donc fort classique, avec un chapitrage décrivant alternativement le passé des différents membres de l’équipage, on retrouve la facilité narrative et l’écriture riche de Ram V vu sur These Savage shores ou le récent Batman Nocturne et qui semble jusqu’ici dans la toute puissance créative, pour notre plus grand bonheur. Proposant un schéma totalement calibré pour un futur film (le CV parfait!), il profite de la forme de Ward pour éviter un trop grand déjà-vu et travaille la paranoïa de son équipage pour aboutir à un huis-clos fantastique.
Remarquablement équilibré entre les balises de ce type de récit (les militaires, le massé mythologique, l’angoisse des abysses, les relations en huis-clos), la cohérence formelle avec le film et l’historique d’Aquaman, Andromeda est un bel album qui sort incontestablement des canons Comics et retrouve la raison d’être du Black Label en proposant une entrée assez facilitée dans le monde numérique de Christian Ward.
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L’histoire suit un pilote suédois qui fait des miracles dans cet embryon d’armée qui doit résister aux attaques des arabes et aux manigances de l’Irgoun, ce groupe paramilitaire suprémaciste qui assume l’élimination des arabes pour fonder le Grand Israël. Présentant la guerre froidement, dans toute sa violence brutale, imprévue et inéluctable, les planches de Juillard sont d’une efficacité clinique, alternant dans une étrange atmosphère estivale les séquences militaires très lisibles et les débats fort bien écrits sous la plume de Yann, entre ces goys qui tiennent l’existence de la jeune nation à bout de bras et ces jeunes juifs fiers, mélangés entre fanatiques, mystiques et socialistes.
Ainsi l’album retranscrit parfaitement ce patchwork de personnes venues de partout, de toute influence, toute idéologie, certains nés en Palestine et qui livrent une guerre de basse intensité dans une ambiance de boy-scouts flirtant dans la chaleur de la méditerranée et ramenés à la réalité par les drames soudains. Entre les batifolages du personnage principal, ses mystérieux cauchemars et la vie quotidienne du bataillon, l’histoire de ces Mezek, cercueils volants rachetés à bas prix en Europe et dont la fiabilité semble tuer plus de pilotes juifs que d’adversaires…
On savoure ainsi autant les superbes planches d’André Juillard (qui montrera encore avec son acolyte son amour pour l’aviation sous la Guerre d’Espagne) que le scénario et les dialogues de Yann entre marivaudages et espionnage clinique. Dans un parfait équilibre entre l’Histoire, l’action, la sensualité (car n’oublions pas que Juillard aimait les beaux corps), ce Mezek est donc un franc succès digne de la collection et d’un remarquable équilibre, donnant autant envie de se documenter plus avant sur la période que de poursuivre l’exploration de la biblio d’un grand maître.
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Parmi la masse de comics publiés je dois dire que Delcourt déniche très fréquemment de petites pépites, comme ce magnifique Kroma paru l’an dernier. Également publié par Image comics, cette fois c’est un disciple de Mike « Hellboy » Mignola qui publie son premier indé, à la fois très prenant et déstabilisant par sa crudité. Car ce Poussière d’os est d’un nihilisme violent rarement vu depuis le survival espagnol Solo! A cheval entre le superbe Renaissance de Duval et Emem et la série d’Oscar Martin, la création de Ben Stenbeck parcourt des terres désolées où un jeune humain semble doté de capacités guerrières, d’une envie de vivre et d’une praticité qui lui permettent de résister à la force brute des cannibales qu’est devenue l’humanité. Sans nom, sans parole (l’album se lit d’ailleurs très vite du fait de la quasi absence de textes), cet inconnu attirera l’attention d’un des deux êtres qui ouvrent l’aventure: lumineux, d’un aspect semi-robotique évolué, on ne sais pas s’il s’agit d’aliens venus visiter la Terre ou d’androïdes/cyborges extrêmement sophistiqués.
L’auteur nous confronte ainsi à un schéma classique d’une archéologie d’une Terre morte par une entité supérieure, en jouant sur un contraste graphique appuyé. L’élégance du trait permet de résister à l’ignominie de ce que sont devenus les hommes. Progressivement, malgré le format one-shot et l’ambition toute mesurée du projet-concept, Stenbeck instille des éléments de background, comme
cette créature mécanique que l’on comprend être l’aboutissement aberrant d’une IA, continuant de déblatérer les lignes de son code de propriété des siècles après la Chute. Construit comme une fuite de l’enfant sans but autre que la survie, le scénario voit nos être supérieurs et a priori invincibles tourner autour de cette lutte naturelle. Avec une base sèche, primale, l’auteur apporte suffisamment d’aspect SF élégant pour sortir son projet du seul plaisir post-apo.
Graphiquement c’est extrêmement fluide mais aussi extrêmement gore. Âmes sensibles s’abstenir, ce monde est mort, organique, vulgaire et sanglant. Les hommes ne sont que de la viande sur pattes et les belles planches rehaussées par le toujours brillant Dave Stewart ne détournent pas le regard pour montrer toute l’étendue de la souffrance possible… Sans espoir (ou presque…), Poussière d’os s’avère une belle lecture pleine d’énergie, d’action et capable d’entrainer son lecteur sur une trame simple mais rudement efficace. Jusqu’à une conclusion surprenante mais qui instille tout de même quelques goutes d’avenir prométhéen pour notre pauvre engeance.
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Sans doute victime d’un ostracisme pour son identification « jeunesse » depuis les Mythics, on oublie que Philippe Ogaki est aussi le dessinateur de la formidable série Météores où son worldbuilding faisait déjà merveille en matière de design. Etonnamment ignorée, Astra Saga arrive déjà à la moitié de son intrigue et il est temps de résoudre le malheureux choix scénaristique initial qui alourdit sans raison un projet par ailleurs tout à fait merveilleux.
La mécanique de l’ouverture au cœur de l’action avant un flashback qui reboucle fonctionne très bien en audiovisuel car le rythme reste court pour le spectateur qui garde en mémoire son intrigue. Sur de la BD étalée sur sept années (un an par album) cela impose au lecteur de switcher à chaque étape entre les différentes époques chronologiques, en espérant que le dessin des personnages soie suffisamment précis pour ne perdre de vue le who is who. Dans Astra saga si l’intrigue progressive fonctionne en voyant grandir nos personnages qui se croisent épisodiquement, le retour de la scène inaugurale à chaque album tombe complètement à plat faute de tension dramatique. Des bastons spatiales il y en a pléthore sur l’ensemble des pages, l’antagoniste n’est pas encore connu et l’univers pas encore suffisamment ouvert pour procurer un effet WAOU lorsque l’inframonde va se révéler au héros. Surtout la brièveté des séquences du « temps présent » coupe l’intrigue principale pour un double effet négatif. A la clôture de ce troisième épisode il semble que les deux trames se rejoignent, ce qui peut laisser espérer de revenir à un déroulement chronologique plus classique et plus intense…
Car pour le reste on est toujours dans du magnifique space-opera qui sait en outre garder du mystère hors-champ, comme ce Sultanat dont on aimerait diablement découvrir l’apparence. l’auteur n’oublie pas pour autant d’ouvrir des portes en dévoilant progressivement des peuplades au design toujours réussi, comme ces nains logiquement équipés d’exosquelettes. Les séquences d’apocalypse sont lisibles et aussi titanesques que les batailles spatiales en permettant en un instant de saisir ce qui a pu provoquer le Ragnarök antédiluvien. Hormis ce petit bug de structure on reste donc sur de l’excellent blockbuster d’une richesse imaginaire proche de ce que fait Alice sur le Château des Etoiles, excusez du peu. Alors n’attendez pas plus, chaussez vous rouflaquettes et votre plus belle robe et embarquez pour les Etoiles d’Astra Saga!
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l est très étonnant de lire ce court cri de rage du documentariste Joe Sacco quand on a touché à au moins l’un de ses très importants travaux. Symbole du journalisme rugueux, allant au fond des sujets avec une méthode et une rigueur qui ont fait sa légende, l’américain publie peu car son travail de terrain lui prend du temps. J’avais expérimenté Gaza 1956 et avait été autant impressionné par la méticulosité de son enquête que par des dessins qui peuvent rebuter. Ici (et pour la première fois je pense) son travail est tout autre puisque l’urgence exigeait de lui une expression qu’il reconnaît aussi vitale que futile devant le génocide en cours. Et c’est la première marque de ce fascicule que d’illustrer comme d’autres qui ont étudié l’horreur sur le long terme, comme certains journalistes de guerre ou humanitaires habitués aux abominations des zones de guerre, que les plus habitués à la barbarie humaine restent sans voix devant la fuite génocidaire du gouvernement et de l’armée israélienne à Gaza, et maintenant au Liban.
Publié sur un site web avant d’être repris par son éditeur français historique (les droits vont intégralement à des associations d’aide à Gaza… achetez le!), Guerre à Gaza ne vise pas une démarche journalistique, survole la question (aujourd’hui très documentée) et semble autant le cri d’un américain voyant sa nation (autoproclamée « patrie de la Liberté ») sombrer que celui d’un homme effaré par le silence assourdissant de l’Occident alors que le peuple victime de l’Holocauste s’affaire sous nos yeux à régler la « question palestinienne » avec la méthode du Talion, en ce premier génocide du XXI° siècle. Sacco y reconnaît sa naïveté pacifiste devant l’intention assassine de l’Etat israélien… bien avant 2023. Ceux qui connaissent leur Histoire et ceux qui ont suivi les travaux de Sacco savent de quoi on parle. Mais l’auteur dénonce pèle-mêle la manipulation médiatique, le maccarthysme qui a lieu dans bon nombre de « démocraties », le storytelling des néo-fascistes réécrivant la réalité avec les mots qu’ils jugent vrais. Et le grand courage de Joe Sacco est d’assumer son propos sans crainte d’être marqué du sceau de l’infamie antisémite, activité quotidienne d’un système médiatico-politique dominé par le Capital.
Guerre à Gaza est un maigre objet, un maigre cri, mais une urgence vitale pour son auteur tétanisé qui devrait rappeler à tous les humanistes que nous sommes nombreux et que c’est d’abord par le silence des démocrates que les assassins mènent leurs projets. Alors achetez Guerre à Gaza, offrez Guerre à Gaza. Et ne restez pas silencieux, comme disait Stephane Hessel, indignez-vous!
L’intrigue désormais lancée, ce second et dernier tome va s’attacher à résoudre l’affaire du tableau alors que le tremblement de terre change radicalement le contexte. Dans ce chaos visuel les mafias chasseuses deviennent chassées par les hommes d’un général bien décidé à profiter de cette zone de guerre pour utiliser la force que lui donne son statut. Et c’est malheureusement là que l’on constate les limites de la construction scénaristique de ce diptyque puisque ni Meddour limité à décrire un paysage terne, sans relief et guère intéressant graphiquement, ni Marie qui oublie totalement ses personnages pour illustrer simplement l’aspect documentaire de son projet, ne parviennent à prolonger un premier tome qui se laissait lire avec plaisir.
Faute d’intrigue liant Everett une fois les criminels tombés sous les balles du général, les auteurs auraient pu se plonger dans l’aspect fantastique et mythologique de ces intéressants motifs que sont le tableau de Klimt et le personnage de Judith. Semblant avoir perdu le fil ils se contentent de suivre ce militaire décidé. L’aspect documentaire prend alors totalement le dessus sur l’histoire en maintenant un semblant d’intérêt immédiat. Mais en abandonnant complètement toute mécanique dramatique l’album se trouve à porter une responsabilité trop grande sur Fabrice Meddour qui malgré quelques tentatives d’imposer les thèmes klimtiens à certaines cases se trouve bien démuni en semblant errer comme son personnage dans un brouillard imperméable où toute couleur a disparu. Il en ressort une cruelle impression de premier album qui annule presque les qualités ici très mal utilisées de la technique de l’artiste. On termine donc cette histoire satisfait d’avoir découvert une catastrophe méconnue de l’histoire américaine mais agacé d’avoir lu ce qui a partiellement oublié d’être une BD.
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Fabrice Meddour est un artiste trop peu connu. Surgi dans les années 1990 avec une série qui a marqué son époque, Hispanola, sa technique en couleur directe n’a par la suite pas rencontré le succès escompté. Allié au talentueux Damien Marie depuis le magnifique diptyque Après l’enfer, il revient pour un quatrième album tant le duo fonctionne bien et reprend cette alchimie de dessins aussi sensuels qu’incertains et d’un scénario à la trame simple mais très référencée.
Auparavant attachés aux horreurs de la Guerre de Sécession où ils transposaient le conte du Magicien d’Oz, le duo documente cette fois le grand séisme de San Francisco où ils construisent une intrigue mafieuse dans laquelle notre belle ingénue va croiser la route du grand Caruso aux prises avec le chantage de la pègre locale. Le cœur de ce chantage est un tableau perdu de Gustav Klimt qui va passer de main en main en faisant de la pauvre Everett le témoin d’évènements semi-historiques. Le premier tome suit une intrigue linéaire mais astucieusement découpée pour aborder les différents protagonistes de ce prétexte à décrire (dans le second tome) le contexte chaotique laissé par le tremblement de Terre. Avec différentes mafia ethniques qui se partagent le Crime, un artiste craignant pour sa voix et un général d’armée tiraillé entre son amour pour une femme fatale et son devoir militaire, notre héroïne va être ballotée au gré des évènements. Et c’est le principal « défaut » de cet album qui fait de son personnage principal un fétu de paille dont la seule caractéristique est une énigmatique filiation avec le mythe de Judith, cette magnifique veuve qui usa de ses charmes pour assassiner le puissant général babylonien. Le scénario relie ainsi joliment le tableau biblique de Klimt, l’histoire mythique et cette pauvre fille plongée dans les ruines de San Francisco. De quoi titiller notre curiosité pour la suite et de donner prétexte à Fabrice Meddour à nous donner de superbes planches coquines dans ses tons sépia habituels.
Jouant entre les lieux et les temporalités, Damien Marie propose de jolis textes et rythme son histoire entre une galerie de personnages variés et de l’action directement issue des films de genre. Le personnage principal est une victime souvent peu vêtue même si, avouons le, les auteurs semblent plus intéressés par les règlements de compte gores. La survenue du séisme donne tout de même lieu à de belles planches massives où les limites techniques de Meddour nous laissent loin d’un apocalypse à la mode Otomo. L’ensemble reste pourtant malgré ces quelques faiblesses connues (le style du dessinateur était plus à son aise dans les lianes du Bayou) une lecture très plaisante pour une mise en place.
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Avec une gestion du rythme remarquable et une fluidité de l’avancée narrative qui déroule les étapes de l’histoire avec des temps de passage parfaits, Bruno Bessadi reprend donc son tome de conclusion juste après que son héros ait été livré aux sbires du tyran. De retour sur sa terre natale, le voilà qui, accompagné de ses deux petits acolytes, va renouer avec ses anciens affidés pour récupérer son trône… ou pas. Car l’intérêt de cette série repose dans la cohérence psychologique des personnages qui les sort d’un cadre trop classique d’une histoire de vengeance vue mille fois. L’auteur sait alors déjouer les attendus du lecteur. Hormis le mécanisme initialement très fun du démon tout puissant qui rend le héros invincible… qui affaiblit inévitablement la tension dramatique, l’intrigue politique et les interactions historiques entre dominants, dominés et revanchards fonctionne parfaitement, faisant de l’Ogre lion une des toutes meilleures séries anthropomorphique de ces dernières années (et on peut dire qu’il y a de la concurrence, ici, ici, ou là).
Jouissant d’une galerie de personnage pléthorique qui parviennent (presque) tous à jouer un rôle, on pourra simplement regretter que l’idée initiale très influencée par l’univers de Robert E. Howard et de Moorcock, ait vu notre protagoniste évoluer vers des sentiments moins… barbares. Rassurez vous, les éviscérations et découpages au laser restent bien présents mais l’on voit poindre quelques bons sentiments au contact de l’enfant et des gentils herbivores qui entraînent une prise de conscience de la tyrannie des lions. On reste donc dans du (relativement) grand public mais l’ensemble se lit avec grand plaisir de bout en bout pour une conclusion cohérente qui n’oublie pas la grande bataille finale et met un terme finale à la vengeance de Kgosi.
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Me voilà rassuré! Malgré une écriture et des dessins toujours remarquables, le cycle de Lys m’avait fort déçu par l’absence de rythme et de cette étincelle qui faisait flamboyer le premier cycle des 5 Terres. Après lecture du premier spin-off et de cette entame du cycle des Ours, ce qui avait tant plu est de retour. Profitant de la formidable conclusion du tome douze les auteurs font directement débarquer leurs vikings sur l’intouchable Angleon et évitent de longues présentations en nous plongeant intelligemment au cœur d’une troupe d’élite, la Pointe de Drun, chargée d’attaquer aux avant-postes et de monter des expéditions commando. Option militaire implique échanges viriles entre soldats de différentes espèces qui facilitent la découverte et justifient la simplicité de l’intrigue résumée à la prise de la citadelle d’Angleon. En bonne compagnie on savoure alors le montage d’opérations, l’attente lors du siège, avec un intéressant prisme visant à exclure totalement les lions de notre perception et en nous plaçant dans l’unique vision des Ours.
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La team de scénaristes ne nous fait pas patienter puisque l’on rencontre tous les personnages présents sur l’intérieur de couverture histoire de démarrer ce cycle confortablement. L’affaire étant entendue après quelques péripéties, restent ainsi cinq tomes pour développer une trame complexe qui saura sans doute relier encore un peu plus les différents peuples. La principale faiblesse de ce tome réside (comme toujours je dirais) dans l’intrigue secondaire autour de l’otage revenu d’Angleon, dont la présence semble obligatoire mais qui sent un peu le réchauffé après les atermoiements de Keona au cycle précédent. L’affaire des otages a bien sur pour but d’illustrer le changement dans chacun des peuples avec ce ver dans le fruit de traditions que les détenteurs du pouvoirs ne veulent surtout pas voir changer. Le risque est de reproduire à chaque cycle la même recette. Si cette sous-intrigue fonctionnant comme aération sur le cycle d’Angleon, elle semble depuis le précédent un passage obligé qui peine à se justifier.
Démarrant bien plus solidement que Lys, très bien présenté et doté de personnages attrayants et facilement lisibles, ce nouveau cycle des 5 terres entame donc sous les meilleurs auspices en retrouvant l’alliance d’une fine écriture et d’une approche grand public bienvenue. L’espoir retrouvé, il ne reste plus qu’à attendre le prochain opus de cette série au rythme qui ne cesse d’impressionner.
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Avec un sens du timing assez terrifiant, ce récapitulatif didactique de l’inextricable bourbier moyen-oriental arrive dans nos librairies au moment où les fous de guerre qui dirigent l’Etat israélien semblent décidés à régler une fois pour toute l’ensemble des problématiques engendrées par la disparition de l’Empire Otoman puis par la survenue du foyer juif sur cette mosaïque de peuples séculaire. La qualité première de cette tentative (et pas des moindres!) est de rester concentrée sur le sujet syrien, tant l’actualité aurait tendance à nous faire oublier que le régime de Damas reste l’un des régimes les plus stables de la région. De façon absolument sanglante mais néanmoins stable. De l’Irak, de la Libye, d’Israël et du Liban bien sur on entend parler régulièrement. De Bachar Al-Assad un peu depuis la guerre civile commencée en 2011. Mais cette dynastie semble étonnamment capable de se faire faire oublier, de se fondre dans le décors d’une normalité barbare mais qui sait parfaitement tenir compte du bruit du monde pour disparaître parmi les autres dictateurs qui parsèment la planète. Revenant à l’origine de l’Etat syrien et les choix des colonisateurs de promouvoir certaines minorités, l’album rappelle aussi que pour une fois tout ne viens pas des européens et que les équilibres de puissance au sein de l’Empire Otoman joueront au moins autant que le finalement court mandat franco-britannique après les célèbres accords Sykes-Pikot. On revient en somme à la responsabilité des occupants, qu’ils soient chrétiens ou musulmans…
La partie graphique est assez minimaliste, Nicolas Otero travaillant principalement sur des photographies retouchées, appuyé par sa femme sur les couleurs. On comprend l’économie de temps par rapport à des planches classiques, même si l’aspect BD en souffre, faisant de ce Paris-Damas un objet plus proche du reportage La Fissure que d’un véritable album séquentiel.
L’album commence par un descriptif de l’ascension vers le pouvoir d’un ambitieux militaire de la minorité alaouite qui sut s’appuyer sur l’efficacité soviétique dans un contexte de Guerre Froide pour, très tôt, ambitionner la recréation d’une Grande Syrie incluant le Liban. Arrive vite le cœur du sujet avec l’explosion des attentats en France comme mode opératoire de pression diplomatique. Se souvenant des années sanglantes et du nombre d’attentats que les drames de 2015 nous avaient presque fait oublier, on réalise la faiblesse des puissances occidentales face à la menace terroriste, a fortiori quand elle est utilisée par un Etat dont on attend des avantages économiques sur place. Jean-Claude Bartoll nous relate ainsi (beaucoup au style narratif mais il n’oublie pas de scénariser d’hypothétiques échanges entre chefs d’Etat et dirigeants des services de renseignement pour justifier le format BD). La course entre attentats plus ou moins directement commandités par Hafez Al-Assad (en instrumentalisant la lutte des Palestiniens ou directement en employant le terroriste international Carlos) et les représailles des opérations noires de la République française nous laisse sans voix tant l’écart entre le vernis journalistique actuel et la réalité crue est abyssal. Les frasques de Nicolas Sarkozy sont les dernières à nous rappeler combien cette sale géopolitique était habituelle à l’époque.
En suivant chronologiquement les luttes internes dans la famille et l’inattendue arrivée au pouvoir de celui qui se voyait médecin à Londres, l’album parvient à nous tenir la tête hors de l’eau, tant les explications internes, historiques, religieuses, sont multiples et complexes. Et l’on comprend pourquoi il est très difficile d’expliquer les soubresauts meurtriers dont le Liban est victime depuis toujours. A la fois détaillé et synthétique, l’ouvrage de Bartoll et Otero a nécessité un sacré travail documentaire, en témoigne l’importante bibliographie indicative en fin d’album.
En refermant l’album on reste marqué par l’inefficacité des puissances occidentales face à une détermination froide, amorale des Al-Assad, et par la permanence de deux abcès géopolitiques: la Syrie qui occupe et dirige de facto le Liban depuis plusieurs décennies et l’occupation israélienne du Liban, du Golan et des territoires palestiniens qui créent une tension géopolitique et militaire permanente. Et on remercie les auteurs pour ces rappels ardus mais très didactiques sur un régime plus influent qu’il n’en a l’air.
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La sortie de films DC et Marvel entraine toujours une étrange danse de publications plus ou moins liées à un plan com’ devant soutenir le métrage. Joker: folie à deux et la production de The Batman 2 voient ainsi s’associer une commande au magnifique duo King/Gerads qui n’a produit jusqu’ici que de très grandes BD. Avec une petite centaine de page, ce nouveau one-shot sur le Joker se situant à l’époque des débuts de Batman n’a guère le temps de développer une intrigue intéressante (que d’autres histoires comme White Knight ou The killer smile réussissaient parfaitement) mais se concentre sur une mise en scène aux petits oignons en forme d’exercice de style sur un mode parfaitement rodé du duo.
Reprenant le classique gaufrier coutumier de Mitch Gerads, le volume voit Batman lancé à la poursuite d’un serial killer inaccessible qui semble cibler des notables de Gotham, que l’on voit terrifiés face à des policiers (et un Jim Gordon) surs de leur force protectrice. En vain… Cette version du Joker, plutôt terrifiante, est la version croque-mitaine de la nemesis de Batman, que l’on peut rapprocher de l’acmé de la terreur qu’il incarnait dans Le deuil de la famille, peut-être le meilleur album de Batman paru jusqu’ici. Invisible, métamorphe, increvable, le clown est ici un fantôme quasi-fantastique capable de frapper n’importe où et n’importe qui, jusqu’à mettre le chevalier noir dans un état critique. On pourra simplement reprocher aux auteurs de ne pas faire l’effort de jouer sur l’aspect psychologique permettant d’expliquer ces facultés hors norme et de se contenter de cet état de fait.
Pour le reste, avec la place dont ils disposent, Gerads et King installent un étonnant duo entre un Bruce Wayne assez creux et un chef de gang dont la gouaille détonne et prend la lumière, sans que l’on sache trop à qui on a affaire. Comme dit plus haut, toute l’énergie créative est mise sur un découpage et des interventions du joker qui jouent sur d’élégants cartons de cinéma muet comme s’ils invoquaient l’expressionnisme des années 1920, alternant images violentes et blagues du criminel. Visuellement cette petite expérience est magnifique et peut se justifier en tant que tel. Sans l’ambition de vouloir détrôner les chefs d’œuvres autour du Joker, les auteurs se font simplement plaisir avec cet exercice luxueux qui ne marquera ni l’univers de Batman ni votre vision du clown de Gotham mais se savoure simplement pour ce qu’il est, une belle pièce one-shot sur l’un des plus riches méchants de la création séquentielle d’un des plus intéressants duo de l’industrie comics.
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Le tome deux démarre plutôt bien avec une intrigue aussi linéaire que le précédent et envoie sans beaucoup d’explications un rescapé d’une autre dimension, sorte d’alter-ego juvénile de Superman, sur Terre, en plein deuil de sa planète et de ses parents. L’home au slim rouge devra accueillir ce jeune homme doté de puissants pouvoirs et gérer les difficultés psychologiques liées à son drame. Robin l’accueil au sein des Teen Titans, le temps de passages qui s’insèrent dans l’esprit World’s finest. Mais rapidement le ton change lorsque le jeune héros devient victime de crises et que le Joker associé au fascinant « La clé »‘ ne viennent foutre le bazar, en mode sombre. Pas mal de très bonnes choses dans ce volume, à commencer par les deux méchants dont un joker proche de la perfection (aussi timbré qu’inquiétant) et un acolyte d’une puissance semblant capable de contrer un Superman et dont je ne comprend pas qu’il n’ait plus de présence dans les comics. Jouant sur les réalités et l’espace-temps, plongeant Superman dans l’inhabituel rôle de mentor responsable, Mark Waid mène brillamment son histoire même s’il perd la naïveté qui donnait un tel charme à son ouverture.
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« Un étrange visiteur » est suffisamment chaotique pour donner le sentiment d’avoir raté des sous-intrigues. L’histoire débute sur ce qui ressemble à la dernière page d’une histoire précédente, comme si l’on suivait une revue de BD avec des épisodes chaque mois. Est-ce le cas aux Etats-Unis je ne sais pas, mais la version reliée nous plonge d’emblée dans une incompréhension qui ne sera pas soulevée ni n’est utilisée dans la construction narrative. La Ligue de Justice part sur une enquête autour de la mort d’un milliardaire lié à l’aventurier Rex Mason, devenu Metamorpho, méchant capable d’utiliser toutes les facultés du tableau périodique des éléments. Potentiellement intéressant avec son vernis Indiana Jones, ce personnage tout à fait torturé sert surtout à perdre le lecteur dans un brouillard du Who’s Who que le déroulement scénaristique n’aide pas à lever. Sur un mode thriller, les auteurs finissent par convoquer tout un aréopage d’associés de la JL quand survient le véritable méchant de l’histoire, Newmazo l’androïde au vague style de Namor, à l’aspect tout à fait ridicule et aux facultés absurdes. On finit par ne plus rien y comprendre avec tous ces personnages tordant la matière et hormis le plaisir fugace de voir Superman habillé de divers combinaisons protectrices composites on termine cet album dans un grand n’importe quoi qu’aurait pu produire Scott Snyder…
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Deux ans après la conclusion de la trilogie la plus jouissive depuis longtemps voilà que Bedouel relance le turbo, en solo cette fois-ci, avec un projet simple: plus gros, plus vite, plus con! Prenant comme fil conducteur le beauf Malone qui sort de quelques années derrière les barreaux, on ne perd pas une seconde pour constater que les nazis sont de retour, mieux équipés et bien décidés à sortir de leur nouvelle tanière. Fini le trou du cul du Nouveau-Mexique, bienvenue dans le trou du cul de l’Alaska. Les autochtones sont tout aussi cons mais il fait juste plus froid… Pendant que le coach de Ping Pong était à l’ombre, la fine équipe qui avait contré les nazis a suivi une belle ascension: El Loco est rockstar, Lenny réalise des porno, le sherif n’est autre que Président des Etats-Unis d’Amérique et Betty bosse pour la CIA. Il ne manquerait plus qu’un vétéran du ‘nam pour combler les amoureux du cinoch de video-club des années 80 que nous sommes… ah ben le voilà qui débarque derrnière un arbre!
Valhalla bunker tome 1Cadeau kitsch à l’imaginaire ricain de série B, cette suite de Valhalla Hotel fait très bien le job pour une reprise même si on attend encore un peu plus de folie. Mais reconnaissons que toutes les cases sont cochées, notamment graphiquement, avec une belle ribambelle de séquences endiablées sous la technique connue de Fabien Bedouel…et même un peu de Trump dans le paquet (faut ce qu’il faut). Le principal risque reste de voir le dessinateur prendre le dessus sur le scénariste (maintenant que les deux ne font plus qu’un). Risque sommes toutes mesuré au vu de la « finesse » du scénario… En attendant le prochain opus on se bidonne à la lecture des dialogues, on souris à chaque scène d’action, on est ravis de retrouver nos vieux copains et on trépigne de retrouver enfin des nazis que l’on espère plus nombreux, plus armés et de découvrir (oh surprise) quels pouvoirs paranormaux ils ont réussi à développer dans leur nouvelle base…
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Nous avions laissé le roi-lion déchu et amnésique Kgosi se diriger vers un shaman susceptible de l'aider dans sa quête de mémoire et de rédemption. Le second tome de L'ogre lion enchaîne donc directement dans la cabane du sorcier pour un volume qui est construit très intelligemment comme un flashback sur les origines du lion et de son démon allié, l'écorché Bakham Tyholi. C'est la grande surprise de ce second tome (prévu en trois...?) où l'on n'attendait pas autant de révélations de sitôt, l'épisode précédent étant présenté sur une base simple envisageant des révélations progressives. Un risque aussi, probablement calculé au vu du format en trilogie et qui déséquilibre un peu l'aspect fantasy-barbare du titre puisque l'on perd sur la plus grosse partie du tome l'équilibre remarquable de la petite trouve formée par le lion et ses amis.
On sort ainsi de cette aventure au fait des responsabilités de Ngosi dans la mort de ses enfants, du rôle de son frère qui apparaissait comme le traître à la fin du précédent épisode, et des origines du démon cornu. Avec ce parti pris inhabituel il est incontestable que le lecteur aura bien avancé dans l'intrigue, intéressante, centrée sur la tyrannie féline contre les herbivores, qui développe le thème du racisme sous la forme d'une parabole animalière. Fort impliqué dans son projet (au point de délaisser l'attendu second tome du très réussi Amazing Grace avec Aurélien Ducoudray), Bruno Bessadi dispose d'une intrigue politique détaillée autour de différents peuples (notamment un mystérieux peuple simien) et il n'est pas du tout impossible au vu du développement, du plaisir manifeste de l'auteur dans le travail de son projet et du potentiel que la trilogie s'élargisse dans quelque chose de plus ambitieux.
Si l'album marque une petite faute de gout lorsque l'impitoyable démon incarné Bakham Tyholi devient sensible aux amitiés des vivants, on n'a que peu de choses à reprocher à un album qui respire l'implication, la confiance et le professionnalisme. Bessadi croit en son grand œuvre et il n'est pas impossible qu'il le tienne au vu des qualités qu'il a montré jusqu'ici, suffisamment pour entrainer le public avec lui en tout cas dans ce
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Au printemps, le premier tome de ce généreux Birdking sortait chez les Humanos et confirmait le talent du duo pour la création d’univers et des designs très puissants sur une mise en scène inspirée par l’animation. Avec un rythme ralenti par la nécessaire introduction, nous voici cette fois lancés dans une quête pleine et entière de notre héroïne, héritière d’une peuplade insoumise et qui va parcourir (enfin!) de vastes territoires en compagnie du gentil géant, le « roi de la colline aux plumes ». De quoi se faire plaisir avec de vastes panoramas grandioses que seule la Fantasy permet. Retrouvant rapidement les légions du nécromancien Aghul dans ce monde qui semble totalement en guerre, l’héroïne bientôt rejointe par une équipe de jeunes compagnons va tenter de rejoindre le légendaire royaume d’Atlas où dit-on la Lumière domine l’Ombre et dont les murs résistent jusqu’ici aux coups puissants d’Aghul.
Suivant assez classiquement le schéma de l’odyssée désespérée du Seigneur des Anneaux, ce second opus ne lésine pas sur l’action qui est quasiment interrompue et permet de confronter l’armure-esprit à des affrontements titanesques en mode Kaiju. Avec son esprit naïf accompagné d’une flottille de petits oiseaux bleus, le roi tranche avec le désespoir et l’atmosphère crépusculaire qui se dégage de chaque planche. Reprenant le principe de grandes œuvres telles que Le géant de fer ou plus récemment Saison de sang, Birdking nous entraîne très facilement avec des personnages dont les interactions fonctionnent parfaitement et toujours ce talent de designer. Daniel Freedman nous surprend lorsqu’il s’agit d’affronter l’invincible armada du Nécromancien, un dieu du chaos ou un des Spectres frères du Roi de la colline aux plumes. Dans ce monde mort les personnages ne sont pas tous ce qu’ils semblent être et les rôles s’inversent plus qu’attendu. Manquant sans doute encore d’une adversité digne de ce nom, Birdking ne souffre pourtant d’aucune longueur et seul le dessin particulier de CROM pourrait en rebuter certains. Engageons ceux-là à regarder au-delà de la première impression pour observer une des fantasy les plus entières et généreuses depuis longtemps.
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Leviathan est une excellente surprise qui nous vient de Corée, l'univers du webtoon dont un nombre croissant d'éditeurs français ont compris qu'il regorge de pépites. Et la petite structure Kmics a sur ce coup déniché une vraie pépite à la barbe de Glénat et autres Ki-oon avec ce petit miracle qui parvient à dynamiter le genre post-apo en proposant une série courte aussi populaire que bien construite.
Sur un schéma très classique, celui d'un survival marin les auteurs débutent leur série par un premier tome qui se paie le luxe de détailler l'univers dans un tome presque entièrement dédié à l'action. Le rôle de cette ouverture est de nous montrer le désespoir absolu de cette ce groupe familial littéralement submergé par des hordes de monstres qui attaquent vague après vague. On comprend rapidement que le gentil papa à lunettes n'est pas si inoffensif lorsqu'il fait montre de capacités martiales hors du commun, armé de son épée pneumatique. Le héros mystérieux va disparaître rapidement et laisser ses deux enfants isolés sur un ilot. Cette fois les deux enfants sont seuls, toujours face à ces hordes increvables... Aussi à l'aise dans le dessin d'action colorié à la mode dessin-animé que pour des décors métalliques et steampunk Miyoung Noh propose des designs archi-fun en assumant totalement l'aspect populaire de la série lorsqu'il croque une caste de Harponneurs aussi poseurs qu'efficaces pour défoncer les terribles monstres. Et les auteurs connaissent leurs classiques en matière de drame puisque la toute puissance de ces presque-kaiju rend ce monde très inquiétant, la mort pouvant rôder sous chaque vague. Les héros combattants en deviennent d'autant plus héroïques, auréolés de cicatrices, de tenues ou équipements spécifiques. Le second tome voit l'arrivée d'une société maritime qui va héberger les deux survivants après l'intervention de l'atout charme du webtoon: la terriblement sexy et bad-ass Kana, qui mérite à elle seule la lecture du manga. Sans perdre de temps on nous raconte l'origine de cette championne de la chasse au Leviathan et son lien avec les enfants tout en nous décrivant la société de Union-Busan, un rassemblement de navires fortement armés et dotés d'une équipe de Harponneurs. Ce futur est cohérent dans son malheur et les réfugiés ne sont pas franchement dorlotés, chacun devant trouver sa place et son utilité, quel que soit son âge. Le danger est alors autant à l'extérieur qu'à l'intérieur pour de jeunes enfants sans protecteur et qui devront faire face au passé de leur papa.
En seulement deux tomes et cinq cent pages full-color (certains râleront sur le cout/volume à presque quinze euros...), doté d'une jolie maquette, Leviathan nous happe de la première à la dernière page sans perdre une minutes, en alternant les très intenses et nombreuses séquences d'action, les apparitions qui feront frétiller les âmes d'ado, une gestion du hors-champ qui gère parfaitement la terreur sans jamais oublier de construire ses relations entre personnages, de tisser des fils pour l'évolution des gamins et de développer progressivement un univers particulièrement cohérent. On pourra trouver à redire sur la physique des humains qui repartent à l'assaut après avoir été lacérés de haut en bas ou sur le design parfois chelou des monstres mais alors il faudra s'en prendre à la quasi-totalité des shonen... Jusqu'ici presque parfait, Leviathan ressemble au guide du parfait manga. Espérons que les auteurs sauront gérer le tempo mais au vu du potentiel, du nombre de points graphiques ou thématiques juste évoqués et de la sympathie totale qui se dégage de l'oeuvre, je ne suis pas très inquiet!
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La toute petite maison d’édition réunionnaise Des bulles dans l’océan (DBDO pour les intimes) publie peu mais avec une exigence qui force le respect. En lançant un Pelaez ou les frères Morellon sur lesquels il faudra compter, la maison assume un niveau graphique qui rivalise avec les grandes maisons sur les étales des librairies. La couverture de cet Unité Z confirme cela en atterrissant directement sur ma sélection des plus réussies de l’année (et il y a de la concurrence!).
Contre toute attente il faut rattacher ce one-shot à la mythologie Lovecraft puisque le cœur du scénario repose bien sur l’incertitude quand à l’univers psychologique du personnage principal et sa transposition dans des planches qui tordent la réalité en une boucle déstabilisante. Le thème SF n’est donc qu’un habillage qui montre l’envie des auteurs de proposer une belle aventure techno avec une escouade de soldats harnachés d’équipement ultra-sophistiqués et l’inévitable conseil scientifique top secret qui ne dit pas tout. Le risque de ce type d’intrigue est de rester trop cryptique… et c’est malheureusement le principal défaut de ce courageux album que de nous perdre à force d’en trop peu dire. Comme dans un David Lynch ou le dernier Nolan on profite d’une narration intello mais l’on est frustré de ne pas tout comprendre. En forme d’exercice de style (on en a déjà vu des BD de ce type) avec l’originalité de l’habillage SF, mOTUS commence son histoire comme un survival SF avant de développer un relationnel psychologique entre les personnages de cette « famille » militaire (l’unité Z) pour brutalement tomber dans le grand vortex de la folie lovecraftienne. On voit la progression, bien vue et logique, mais la brisure de la réalité est trop peu accompagnée et l’on ère un peu sur la fin sans bien comprendre la finalité.
Heureusement l’album s’appuie sur un talentueux dessinateur (dont c’est apparemment le premier ouvrage pro) qui a les défauts techniques de la jeunesse mais propose un excellent découpage et de très réussis design SF autant que fantastiques, avec des créatures impressionnantes, notamment lors de l’entrée dans la faille. Je n’ai pas pour habitude sur ce blog de critiquer des dessinateurs dont la progression technique sera évidente (je me souviens trop de ce qu’était Toulhoat sur Block 109 avant d’aboutir au Roy des Ribauds!) et il convient de souligner les grandes qualités d’un album à l’envie.
Avec ses défauts, son ambition peut-être un peu trop gourmande (quels grands auteurs ont déjà pleinement réussi un album de ce type à part Ledroit?), Unité Z attire pourtant la sympathie d’une série B SF lovecraftienne que tous les amateurs de Lovecraft et de SF ne pourront qu’apprécier. Avec pour principale limite de rester sur l’exercice de style, l’album propose quelques belles visions, un petit roller-coaster narratif et tout de même un plaisir de lecture non forcé.
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Il y a quatre ans débarquait d’un petit éditeur réunionnais une jolie proposition, imparfaite mais pleine de passion, croisant de la SF avec l’univers de la folie lovecraftienne. Perçu (et présenté) comme un one-shot, quelle ne fut pas ma surprise de voir débarquer au printemps dernier son petit-frère !
Il faut dire que le premier volume se suffisait à lui-même, nous montrant le principal protagoniste plongé dans un coma de folie après son contact avec une entité d’Outre Espace-Temps… Très différent, ce tome déroule une narration hachée et très sophistiquée visant à raconter l’odyssée dans la folie de cet esprit humain dépassé par des forces incommensurables, alors que lui est révélé le retour de Goz-Anndaroth, l’Être supérieur. Quand le premier suivait un schéma assez classique de SF militaire avec un personnage de membre de la fameuse unité Z, section spéciale chargée de pénétrer dans la « Brûme » où des entités surnaturelles semblaient sorties de notre espace-temps, ce second volume se focalise presque entièrement sur De Cenave, la pauvre victime malencontreusement « touchée » par les forces obscures lors de la dernière insertion…
Alors que l’on naviguait jusqu’ici dans une trame temporelle incertains, sans trop savoir si nous suivions un rêve ou la réalité, si les compagnons de la victime étaient toujours vivants ou non, les auteurs pénètrent cette fois totalement dans un voyage multiversiel et spatio-temporel où la progression graphique de Heri Shinato est évidente et permet de somptueux tableaux… mais perdent quelque peu l’esprit SF d’action et surtout les possibilités d’une vraie tension narrative par la disparition quasi-totale de personnages secondaires. Les seize premières pages s’ouvrent dans la suite directe de la conclusion précédente et laissent penser à l’itinéraire d’un rescapé tentant de se reconstruire psychologiquement… avant de basculer totalement dans un autre univers (mental?), dans la plus pure lignée des récits lovecraftiens. La mise est scène est toujours très intéressante en jouant sur la fragilité psychologique du personnage. L’atmosphère générale qui se dégage de la série est pesante, assez dépressive, rendant parfaitement l’état d’esprit de ce pauvre héraut désigné du Grand Ancien. En cela le projet prend de l’ampleur puisque restés sur une incertitude quand à la possible construction mentale de de Cernave, les auteurs assument ici totalement la cosmogonie infernale qui leur permet de jouer avec les trames du Temps, de l’Espace et de la Réalité en promenant notre héros dans des interactions aberrantes, grotesques et visuellement parfaitement réussies, y compris dans le malaise que l’on ressent.
En se concluant par une référence évidente à un film majeur de John Carpenter, cette Unité Z s’achève (probablement définitivement) sur cette note bien sombre qui pourra être vue comme légèrement redondante avec le premier tome, comme une sorte de prolongement graphique, esthétiquement très satisfaisant, mais qui tombe dans les limites de tout récit sur la folie d’Outre-Espace. Deux très bons auteurs à découvrir en tout cas et un accueil à réserver malgré de peu de visibilité sur les bacs des libraires… et ce blog est aussi là pour cela!
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Déjà six ans que Sean Murphy a dynamité la mythologie Batman avec son White Knight. L’année dernière il concluait (?) sa trilogie avec un Beyond the White knight franchement décevant. Avec ce spin-off où Murphy n’intervient pas et laisse le scénario à Katana Collins, auteur de romans Young adult et scénariste du très bon Harley Quinn, on ressent que le concept commence à s’étirer et qu’il serait temps de conclure définitivement…
Attention Spoilers!
Vous aurez peut-être tiqué en voyant la bannière « jeunesse » en tête de cette chronique et je confirme le changement de tonalité, tout à fait assumé par les auteurs mais qui semble traité de manière un peu étrange par l’éditeur qui ne laisse en rien penser à un pas de côté lorsqu’il reprend la maquette Black Label et inscrit « pour lecteur averti » au dos de l’album. Je vais donc être clair: cet album, s’il peut être pris comme une suite chronologique du White knight: Harley Quinn en mettant en scène les deux enfants de Harley et du Joker, rompt totalement avec les concepts et la tonalité très sombre de l’univers de Sean Murphy. En faisant des deux enfants les héros de l’intrigue, en rangeant Batman au rang de figurant de luxe, en prenant la très bonne Mirka Andolfo (dont on connaît le style cartoon) pour les dessins, les auteurs ne comptaient tromper personne. En ce sens il est dommage que Murphy illustre toutes les couvertures d’épisodes en brouillant les cartes. L’aspect vendeur de l’auteur est évidemment la motivation principale mais un certain nombre de lecteurs risquent d’être déçus malgré les qualités réelles du volume. Il est toujours important d’être clair sur le lectorat ciblé par une BD. Bref…
Nous avons donc nos deux bambins qui fuguent avec une batmobile grâce à leur super-papa numérique dont la conscience a été ressuscitée dans Beyond the White knight. Leur maman part à leur poursuite en parallèle au FBI… et bien entendu un tonton Bruce Wayne qui s’évade de prison quand il veut et donne des coups de pouce quand il faut. Cette échappée est l’occasion d’étudier les relations des deux enfants, la fille ayant commis des grosses bêtises sur le précédent album et de craindre qu’ils ne suivent l’évolution de Jack Napier devenu le Joker. Ils vont se retrouver confrontés à quelques vilains de Gotham dans leur double quête: renouer avec leur papa et permettre à sa conscience numérique de perdurer éternellement.
Comme album jeunesse ou young adult ce Generation Koker est plutot chouette, en abordant les thématiques des relations des enfants avec un père qu’ils n’ont pas connu, avec cette crainte de devenir comme lui tout en recherchant leurs racines. Les jeunes sont évidemment des geek avec quelques sujets bien attendus comme l’épistolaire numérique avec un ami qu’on ne connait pas et autres piratages informatiques. La question de l’identité et du choix de qui on veut être reste un classique, pas très original mais approprié. Graphiquement Mirka Andolfo fait le job élégamment et surtout très joliment colorisée par un Alejandro Sanchez que je découvre et qu’il faudra suivre.
Sur l’insertion dans l’univers White knight en revanche la déception est franche. Pratiquement pas de Batman malgré la love-story impossible avec Harley qui permettait des choses très intéressantes, le retour de personnages que Murphy s’était fait une discipline de purger pour développer sa chronologie et donc des péripéties gentillounettes qui nous laissent loin des profondes introspections sur la psyché des personnages et sur le mythe de Batman. Au final on se trouve donc en présence d’un joli album qui se lit bien pour peu que l’on ait compris la thématique et que l’on ne s’attende pas un un album du murphyverse. Tout cela ressemble donc à une fausse bonne idée et il revient aux éditeurs US et français de trouver l’astuce pour assumer cet aspect spin-off découplé du canon White Knight.
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